11 Juin 1955 – Les billets de l’Oncle Paul

Je me souviens de ce jour où l’oncle Paul est venu à la maison. C’était au mois d’avril, pendant les vacances de Pâques. Il commençait à faire beau. Maman avait préparé un poulet avec des patates sautées et nous avions mangé dehors. La table avait été dressée de bonne heure sous la tonnelle. Une grande nappe blanche et un immense bouquet de fleurs jaunes et rouges au milieu. On aurait dit un mariage alors que c’était un dimanche comme les autres. Mon frère Claude et moi avions été chargés par maman de placer des bouteilles d’eau aux quatre coins de la table pour que le vent ne s’engouffre pas et ne fasse s’envoler la nappe.

Le frère de papa et sa femme étaient arrivés juste avant midi. De ma chambre, j’avais entendu leur voiture rouler sur les petits cailloux blancs de la cour. J’avais couru jusqu’à la fenêtre, et je l’avais vue s’arrêter devant la porte. Une Mercedes 300 SL Gullwing. Je me souviens très bien du nom qui me faisait rigoler. Maman m’avait expliqué que ça voulait dire « Aile de mouette ». Et effectivement, les deux portes ne s’ouvraient pas dans le sens de la voiture, mais vers le haut, et lorsque les deux portières étaient relevées, la voiture entière ressemblait à un oiseau aux ailes déployées. Une vraie voiture de course, disait papa.

Il faut vous dire que mon oncle Paul et sa femme Clara étaient des fous de voitures. Le père de Clara était un riche industriel alsacien et Paul avait été nommé directeur général de la succursale de Tours. Avec le salaire qui allait avec évidemment ! Presque tous les ans, mon oncle et ma tante s’achetaient une voiture neuve. Une voiture pour eux deux, pour qu’ils puissent se faire plaisir et rouler à toute vitesse, cheveux au vent quand ils le pouvaient. Juste avant, ils avaient eu une Chevrolet Corvette blanche décapotable. L’inconvénient de ces voitures était qu’elles n’avaient que deux places et nous, les enfants, nous ne pouvions que rêver ou monter dedans à l’arrêt. Paul ou mon père refusaient de nous voir dans ces voitures sur la route. Beaucoup trop dangereux. Mon oncle et ma tante avaient également une Delage rouge bordeaux. Ils l’utilisaient lorsqu’ils partaient en vacances avec mon cousin Jacques et ma cousine Sylvie.

Mais ce dimanche-là, les enfants n’étaient pas venus. Ils étaient partis en vacances à Colmar, chez les parents de ma tante Clara.

Comme d’habitude, le repas avait été animé. Papa et mon oncle Paul avaient parlé voitures, puis politique. Les événements d’Algérie évidemment avait tenu une bonne place dans la conversation. Papa se demandait si ça n’allait pas bientôt être son tour de devoir partir là-bas. Il n’est parti qu’en mai 59, juste quatre ans plus tard.

Maman et Tante Clara, de leur côté, s’étaient occupées de nous et de la cuisine. Le rôle des femmes de l’époque ! Servir à table, débarrasser, faire la vaisselle, ranger, sortir les assiettes, couper le gâteau. Maman n’avait appelé papa à la cuisine que pour découper le poulet. Un travail d’homme disait-il souvent !

A la fin du repas, Paul avait pris son air mystérieux.

« Asseyez-vous tous, dit-il. Clara et moi avons une surprise pour vous.

Leurs yeux brillaient. Mon frère et moi étions aux premières loges, les yeux rivés sur les lèvres de notre oncle qui allait nous délivrer la bonne parole.

— Une minute, avait crié maman de la cuisine. J’arrive avec le café !

— Prends la bouteille de goutte en passant, avait ajouté papa du bout de la table.

Maman était arrivée les bras chargés, avait déposé la cafetière et la bouteille et s’était assise à son tour. Clara lui avait pris le bras et les deux femmes regardaient leurs deux hommes. L’une savait ce qui allait se passer, l’autre pas.

— Voilà, avait dit Paul. Vous savez que je suis ami avec le fils du cousin de Jean-Marie Lelièvre, le président de l’ACO.

— L’ACO, c’est quoi ? avait demandé mon frère aussitôt.

— C’est l’Automobile Club de l’Ouest.

— Et ? avait demandé papa qui s’impatientait.

— Et il m’a offert des places pour les vingt-quatre heures du Mans.

— Parfait, tu en as de la chance, avait ajouté papa en se saisissant de la cafetière.

— Il m’a offert quatre places. Et Clara et moi avons pensé que vous pourriez laisser les enfants chez tes parents et venir avec nous.

— Pourquoi pas ? Bonne idée, avait dit papa. Quelle date ?

— Le 11 juin !

C’est Clara qui avait répondu à la question de maman, en lui pressant le bras.

Je me souviens du regard que papa et maman s’étaient lancés à ce moment-là. Papa savait ce que maman allait dire, mais ne voulait pas l’entendre. Son frère avait les yeux qui brillaient, heureux de faire partager sa passion à mes parents.

— Le 11 juin, c’est l’anniversaire de ma mère, avait dit maman d’une toute petite voix, comme si cette annonce lui coûtait.

— C’est pas grave, avait répondu mon oncle du tac au tac, tu lui souhaiteras la semaine suivante.

— Pas possible, avait rétorqué papa à regret. Il y a un repas de famille de prévu avec les deux frères et la sœur de Martine. Sa sœur ainée habite en région parisienne et ils viennent exprès.

— La date est bloquée depuis bientôt trois mois, avait ajouté maman.

—  On est vraiment désolés, Paul, avait dit papa en tapant sur l’épaule de son frère. Mais que veux-tu, la belle-mère passe avant tout, tu le sais bien !

— Comme on dit, avait rigolé Paul, le mariage, ce n’est pas la mer à boire, mais la belle-mère à avaler !

Et tout le monde avait ri de bon cœur.

— Hé bien tant pis, avait conclu Clara, on ne peut pas changer la date des vingt-quatre heures !

— On ira avec les enfants, avait conclu mon oncle Paul. On leur mettra du coton dans les oreilles parce que nous avons des places au plus près de la piste, juste au début des stands, un peu avant la ligne d’arrivée et ça risque d’être très très bruyant !

— Vous nous raconterez, avait dit papa, cachant comme il pouvait sa déception. En tout cas, merci encore de nous avoir proposé. On aurait adoré, mais vraiment, ce n’est pas possible.

— L’année prochaine alors, avait dit Clara. Dès qu’on connait la date, on vous le dit et vous bloquez votre week-end !!

— Parfait, avaient dit papa et maman d’une même voix. On fait comme ça !

— Allez, ressers-nous un coup de calva et on y va, avait souri Paul à mon père ! »


Je n’ai jamais revu mon oncle Paul ni ma tante Clara. Je n’ai jamais revu non plus Jacques et Sylvie, mes cousins de Tours.

Le 11 juin 1955 à 18h28, quatre voitures se percutèrent à plus de deux cents kilomètres à l’heure à la sortie du virage « Maison blanche », juste à l’entrée des stands. L’accident impliqua Lance Macklin, Mike Hawthorn, Juan Manuel Fangio et Pierre Levegh. La Mercédès de ce dernier pilote s’envola littéralement, utilisant l’Aston Martin de Macklin comme un véritable tremplin. La voiture, après avoir fauché plusieurs commissaires de course, termina son vol dans la foule massée près d’un muret.

Cet accident fit quatre-vingt-quatre morts dont plusieurs enfants et plus de cent vingt blessés. Mon oncle Paul, ma tante Clara, mon cousin Jacques et ma cousine Sylvie firent partie des victimes.

C’est l’accident le plus important de toute l’histoire du sport automobile.

A la suite de cet accident, Mercédès se retira de la course automobile. La marque allemande ne revint au Mans qu’en 1998, soit quarante-trois ans plus tard !

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3 thoughts on “11 Juin 1955 – Les billets de l’Oncle Paul

  1. Notre professeur de français de 4ème, à Flers, avait assisté à ces 24 heures et avait donné son sang pour les blessés en grand nombre. Je n’ai jamais oublié son récit. C’est surtout le moteur de la Mercedes, parti comme une bombe à l’horizontale, qui avait fauché de nombreux spectateurs.
    Petites remarques en passant : ” Les événements d’Algérie évidemment avait (avaient) tenu une bonne place … ” Papa et Maman prennent une majuscule quand ils sont écrits sans déterminant.

  2. Je ne connaissais pas du tout cet évènement et comme chaque fois je me laisse porter par tes mots et ta narration. Triste épilogue … Merci Jean Marc pour mon petit rituel journalier dont je me délecte avec bonheur

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