2 Mars 1991- Bodyguard

 

Chère Jane,

C’était peu de temps après la mort de Serge. Au mois de mai. Un dimanche.

Depuis la veille, mon fils était patraque, pas bien, fiévreux, mais rien n’était déclenché. Une mauvaise nuit, et, au matin, une forte fièvre avec toux. Une toux sèche, violente qui semblait lui arracher la gorge. Le début d’une trachéite chronique qu’il a ensuite trainée pendant des années.

SOS Médecin. Consultation, médicaments, cortisone. A aller chercher immédiatement. Nous demandons l’adresse de la pharmacie de garde en téléphonant au commissariat de police. Cabourg, rue de la mer. Ça va, ce n’est pas trop loin. Je prends la voiture et je file, direction la côte.

C’est en arrivant devant la pharmacie que je vous ai vue. Vous attendiez, appuyée contre le mur. Vous aviez l’air sonnée vous aussi. Comme c’était un dimanche, les rideaux de la pharmacie étaient fermés et les clients étaient servis sur le trottoir, à travers une petite fenêtre que la pharmacienne ouvrait et fermait régulièrement. Vous étiez devant moi, hagarde, sûrement pas douchée, à peine éveillée, et vous attendiez que la pharmacienne ouvre à nouveau sa meurtrière. Il faisait assez froid, je me souviens, vous vous blottissiez dans votre manteau fourré en remontant votre col. Je voyais que vous n’étiez pas dans votre assiette et j’avais envie de respecter votre état d’esprit. La discrétion était de mise.

Mais les touristes commençaient à se promener dans la rue de la mer qui donne directement sur le Grand Hôtel. Et ils vous reconnaissaient. Et je voyais bien que vous n’aviez qu’une envie : éviter les gens, pas envie de parler ou de sourire. Sur notre gauche, un petit attroupement avait commencé à se former. Et j’entendais :

« C’est Jane  Birkin !

— Oui, tu as vu, elle a une sale tête.

— Ben, Serge est mort depuis deux mois, elle doit pas être bien.

Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai eu envie que tout le monde respecte votre douleur, votre chagrin et votre besoin de solitude. Alors, je me suis placé entre ce groupe de personnes et vous, vous offrant ainsi une sorte de protection.

Et je crois que les passants ont cru que j’étais votre garde du corps. Certains tentaient d’avancer. Je tendais alors mon bras pour faire barrage.

— C’est bien Jane Birkin ? me demanda une dame en me posant la main sur l’épaule.

— Oui, c’est bien elle, répondis-je.

Elle me tendit un papier et un stylo.

— Vous croyez que…

— Non, elle ne veut pas être dérangée.

— Je comprends, Monsieur, vous lui direz que…

— Oui, Madame, je lui dirai.

Qu’est-ce que j’en savais moi, que vous ne vouliez pas être dérangée ? Pourquoi ai-je revêtu l’espace d’un instant cet habit de sauveur, de protecteur ? Vous ne m’aviez rien demandé. Vous ne m’aviez sans doute même pas remarqué. Je me demande toujours ce qui m’a pris ! Peut-être votre regard perdu dans les nuages, votre visage marqué par la fatigue ?

La fenêtre s’est alors rouverte et la pharmacienne vous a parlé. Vous deviez attendre un peu, le temps que votre commande soit prête. La préparatrice m’appela et je lui tendis mon ordonnance.

— Votre petite garçon est malade ? m’avez-vous demandé.

— Oui, une trachéite. C’est impressionnant, mais je pense que ce n’est pas vraiment grave.

—  C’est toujours embêtant les enfants malades…

Vous étiez en train de fouiller dans votre sac pour chercher votre chéquier lorsque la pharmacienne a à nouveau ouvert sa fenêtre. Elle vous a tendu un papier et un stylo.

— Pouvez-vous me signer un autographe Madame Birkin, s’il vous plait ?

Je l’aurais bouffée. J’ai trouvé cette demande déplacée, outrageuse, odieuse. Vous étiez à l’abri de la foule et des trente personnes qui attendaient derrière moi et elle, profitait de sa position privilégiée pour vous extorquer avec indécence une malheureuse signature.

— Bien sûr, avez-vous répondu en agrémentant la dédicace d’un pauvre sourire venu d’on ne sait où. Ce qu’il a dû être difficile à sortir ce sourire que je voyais seulement d’apparence, car visiblement, votre cœur n’avait pas envie de sourire.

Pas à pas, la petite troupe de curieux s’approchait de nous. Je me suis carrément intercalé entre elle et moi et je me suis retourné.

— Fichez-lui la paix, ai-je crié à la populace curieuse. Laissez-nous tranquille.

C‘était quoi ce « nous » dans ma bouche ? Pourquoi ai-je eu le besoin de m’associer à vous dans cette demande de tranquillité ? Je ne sais pas. En tout cas, je m’en souviens parfaitement. Vous vous êtes tournée vers moi, vous m’avez souri et vous m’avez dit :

— Merci beaucoup, vous êtes gentille. Mais ne vous inquiétez pas, j’ai l’habitude.

La pharmacienne est arrivée avec nos deux commandes. Elle a passé la tête à travers son guichet

— Monsieur Bassetti.

— Madame Birkin était avant moi.

— Non, ne vous en faites pas, m’avez-vous répondu, vous avez une petite garçon qui est malade, dépêchez-vous de prendre ses médicamentes et rentrez vite le soigner.

— Vous êtes certaine ?

— Oui, bien sûr. J’ai toute mon temps, ne vous en faites pas.

J’ai récupéré les médicaments de mon fiston, j’ai payé et je vous ai laissé la place devant le guichet entrouvert.

— Au revoir, vous ai-je dit en quittant la pharmacie.

— Au revoir, et merci !

J’ai quitté la pharmacie pour rejoindre ma voiture. En avançant sur le trottoir, j’entendis soudain un monsieur dire à sa femme :

— Son garde du corps, s’en va, on peut y aller maintenant, tu crois ? »

Je ne sais pas ce qui s’est passé ensuite. Avez-vous été assaillie par la trentaine de personnes qui attendaient ? Avez-vous signé vingt autographes en souriant ? Avez-vous pu rejoindre votre voiture tranquillement ? Aucune idée.

En tout cas, je garderai toujours au fond de moi le fait que j’ai été le garde du corps de Jane Birkin. Pendant dix minutes ! Je pourrai mettre ça sur mon CV !

Histoire vraie – Serge Gainsbourg est mort à Paris le 2 Mars 1991.


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4 thoughts on “2 Mars 1991- Bodyguard

  1. Il est vrai que ta carrure te permet de passer facilement pour un garde du corps. J’avais eu l’occasion de croiser Gainsbourg et Birkin lors dun départ de la première Route du Rhum à Saint-Malo en 1978. Il y avait tant de monde sur les quais à la veille du départ qu’ils pouvaient déambuler tranquillement sans être importunés. Ce jour-là, c’est la foule qui leur servait de garde du corps contre d’éventuels importuns. J’évoque leur présence dans cette chronique : https://www.radiobreizh.bzh/medias/576/36649/e95e264ef385533030ae8df18b9f6580/Histoires-de-sports-1-Septembre-Route-du-Rhum.mp3

  2. Comme toujours un petit bonheur de te lire. Quelle bien jolie histoire et je reconnais ton côté chevaleresque ! Bravo pour cette jolie anecdote contée avec subtilité

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