22 février 1943 – Les hommes de l’ombre

 

Je rentre de vacances.

Une semaine au ski, à Bonneval sur Arc dans la Maurienne. Tout là-haut à plus de 2000 mètres, entre St Jean de Maurienne et le col de l’Iseran.

Location d’un appartement coquet et petit, comme tous les appartements loués pour des vacances de neige. Rien de bien particulier dans cet appartement. Le mobilier basique, habituel, confortable pour que l’on puisse passer une semaine tranquille.

Sur une étagère, dans un coin, trois livres posés sur la tranche: un SAS, un San Antonio et un bouquin plus épais, plus grand, avec, sur la couverture, un petit garçon la main levée vers la montagne. « J’appartiens au silence », de Rosine Perrier. Connais pas… J’ouvre donc l’ouvrage et tombe nez à nez avec des photos de déportés, de camps de concentration, de corps décharnés. Et puis des photos de groupes d’hommes, de femmes, des photos de famille avec des légendes terribles. « M…. avant sa déportation », « Henri… torturé et fusillé par la Gestapo en Juin 44″…

Putain de bon Dieu, Qu’est-ce que c’est que ce bouquin merdique qui va me pourrir mes vacances ? Je suis là pour faire du ski, pas pour regarder le bouquin des horreurs dont je n’ai rien à faire, surtout cette semaine !!

D’autant que nous, les Normands, la guerre, on la connaît. On a des plages du débarquement, des ponts historiques, des musées; des cimetières allemands, anglais, américains tant qu’on en veut. On a même un mémorial à Caen pour rappeler au monde entier que la Normandie est un symbole. Le président américain y est même venu il y a deux ans. Est-ce qu’il y a un mémorial à Bonneval sur Arc ? Rien du tout, juste deux noms pour la guerre 39-45 sur le monument aux morts. Alors, c’est pas les savoyards qui vont m’apprendre des choses sur la guerre !!!

Et puis, au fil des jours, j’ai ouvert ce livre, j’ai cessé de regarder avec désinvolture les photos pour m’intéresser au texte.

Bon sang… Quel livre de témoignage ! Quel ode aux résistants français. J’en suis resté sur le cul, franchement, réellement. L’auteure de ce livre est allée collecter des témoignages auprès de gens de son pays, des gens qui ont vécu la guerre, les réseaux de résistance, les interrogatoires, les tortures, la déportation et la mort de proches.

Un livre qui n’est pas écrit, un livre qui est dit. Avec les erreurs évidentes relatives à la retranscription du langage parlé. Mais heureusement que rien n’a été changé. En lisant ces lignes, on entend les voix des gens. On vit avec eux, on vibre avec eux. Mais bon, ce sont des anciens, des papis et des mamies. Ah oui, mais au moment des faits, ils avaient 17, 20, 23 ans… des gamins… Et ils ont vécu ça ? Ils ont enduré tout ce qui est écrit dans ce livre ? Et ils sont toujours là pour raconter ? Des noms dont on n’a jamais entendu parler.. Charles et Juilen Carraz, MM. Deléglise, Gautier….

Même des cheminots qui sont intervenus une nuit de juin 44, au péril de leurs vies pour lancer une locomotive sur un pont que les allemands étaient en train de reconstruire après un sabotage. Ah, des héros qui ont dû être grassement récompensés par des médailles et des honneurs..

Rien du tout, ces gars-là sont remontés sur leurs vélos qu’ils avaient cachés dans les fourrés et sont repartis. On n’a jamais connu leurs noms. Ce sont des anonymes de la résistance. Des gars qui faisaient leur possible pour apporter leur pierre à l’édifice de la libération du pays. Et puis pas si loin de ce qui se passait dans notre Normandie, ils intervenaient pour ralentir la remontée des troupes allemandes vers les plages du débarquement..

Une question m’a alors traversé l’esprit. Qu’est-ce qui poussait ces gars là à entrer dans la résistance ? Quel esprit de désintéressement et de patriotisme pouvait les faire sacrifier leurs vies ? Comment, à 18 ans, peut-on mettre à la poubelle une convocation pour le STO et partir dans la montagne se planquer pendant des mois et des années ?

Quel courage, quelle abnégation, que de savoir dire non, que de savoir résister, que de faire passer l’intérêt commun et le sens du devoir avant sa propre vie ? À Bonneval, il y avait une liste d’une quarantaine de types, prêts à intervenir. Leurs noms étaient notés sur une feuille. Ils avaient signé en face de leurs noms. Ils étaient répertoriés. Si les allemands étaient tombés sur cette liste…. Alors, moi, la quarantaine bien sonnée, qui appartiens à la première génération d’hommes français qui n’a jamais connu de guerre, je me retourne sur ces gens là, et je me dis: Qu’aurais-je été à cette époque ? Aurais-je été un brave ou un lâche ? Aurais-je sacrifié ma vie sur l’autel de la résistance ?

Un couplet de chanson passe par ma tête. JJ Goldman. Dans « Né en 17 à Leidenstadt », il se pose la même question que moi:

« On saura jamais ce qu’on a vraiment dans nos ventres

« Caché derrière nos apparences

« L’âme d’un brave ou d’un complice ou d’un bourreau ?

« Ou le pire ou le plus beau ?

« Serions-nous de ceux qui résistent ou bien les moutons d’un troupeau

« S’il fallait plus que des mots ? »

Avec ma soeur venue faire visiter à ses élèves de terminale les plages du débarquement et le mémorial, il y a une quinzaine de jours, nous évoquions ce devoir de mémoire que l’on demandait aux jeunes adultes.

Elle me disait que certains avaient pris « en pleine poire » les images du mémorial ou les alignements de croix du cimetière de Colleville.

Mais que c’était nécessaire, obligatoire et que surtout il fallait continuer à dire ces choses et à les montrer.

Vendredi soir, en me promenant en famille dans les petites rues de Bonneval, j’imaginais ce qui s’y était passé. Le village a une âme. J’imaginais des mystères, des tractations. Je regardais l’église dont le prêtre avait été un des piliers de la résistance du village et j’entendais les chuchotements des résistants.

J’ai pensé un moment prendre ce livre et l’emmener à la maison pour le finir. Apres tout, il n’est pas noté sur l’inventaire… Et puis non… C’est avec beaucoup de respect et d’admiration que j’ai remis le livre sur l’étagère avant de partir de l’appartement, en espérant que beaucoup de vacanciers comme moi l’ouvriront. Ce livre avait sa place dans cette location. Pour nous rappeler que la belle neige sur laquelle nous skions pour notre plaisir a été rougie par le sang de ceux qui ont su donner leurs vies pour nous.


 Histoire vraie – Le 22 février 2008, mourait Pierre Faillant de Villemarest, résistant, membre des services de contre-espionnage français, devenu journaliste et écrivain, spécialiste des relations internationales. Il était devenu, en 1943, l’un des chefs de « l’armée secrète » dans le Vercors.

 


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3 thoughts on “22 février 1943 – Les hommes de l’ombre

  1. Un texte très émouvant qui me rappelle ce que me racontaient mes parents qui ont aussi apporté leur petite pierre à l’édifice de la Libération, comme le petit Colibri, ils n’ont fait que leur part, celle qui leur semblait juste.

  2. Superbe texte et je t’avoue qu’il tombe à point nommé si j’ose écrire. En effet, je suis un peu agacée ces temps ci d’entendre que nos jeunes seront la génération sacrifiée de la Covid…
    Certes, il faut raison gardée et la situation n’est pas la même à tous points de vue, mais lorsque tu narres l’histoire de jeunes qui ont sacrifié parfois leurs vies pour notre liberté… je me dis que nous sommes vraiment des enfants gâtés et que de nos jours il ne faut plus aucune frustration.
    Merci pour ces textes quotidiens qui sont si agréables à lire et toujours passionnants.

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