25 février 1922 – Un si gentil monsieur

 

Anna est à la gare, attablée non loin du comptoir de zinc. Elle est amoureuse, enfin ! Elle a trouvé l’homme de sa vie, du moins le pense-t-elle.

Voilà plus de six mois qu’ils se fréquentent et la vie est belle, rose, agréable et fleurie.  Certes, il a quelques années de plus qu’elle, mais il a de la tenue et du savoir-vivre. Il est prévenant, toujours à l’écoute de ses demandes. Ils ont eu peu de fois l’occasion de profiter de moments de douceur, mais elle sait que cela va venir, durant cette froide journée de décembre qu’ils vont passer ensemble. Lendemain de Noël, seuls, tous les deux dans une petite maison de Seine et Oise, à l’abri de regards. Peut-être vont-ils faire l’amour. Cela fait si longtemps ! Elle sait qu’elle va céder si ses avances se font pressantes.

« Restez donc ici finir votre chocolat pendant que je vais chercher les billets de train. Je reviens immédiatement.

Voilà ce qu’il lui a dit, il y a cinq minutes.

De la place où elle se trouve, elle l’aperçoit, au guichet, en train de faire la queue, son chapeau melon sur la tête et son costume noir, strict mais élégant. Voilà qu’il se retourne et la salue de loin. Quelle classe ! Et puis ce petit collier de barbe qui illumine son visage lui va si bien. Bon, il est plutôt petit, plus petit qu’elle, mais doit-on s’arrêter à pareils détails quand on cherche un mari ?

Anna se remémore les événements qui ont précédé ce départ en lune de miel.

Tout a commencé au mois de mai.

Avant de rejoindre son travail, elle lit les informations du jour. C’est une habitude chez elle. Chaque matin, une fois sa toilette faite et pendant que le café coule, elle descend les trois étages de son immeuble et se rend au kiosque du coin de la rue. Là, elle achète « Le journal ». Après avoir échangé quelques banalités avec le marchand de journaux, elle remonte chez elle. Le café est prêt. Un grand bol, deux sucres, une lampée de lait pour éclaircir le café noir et une tartine de pain juste frottée avec le moins de beurre possible.

C’est que les temps sont durs. Les hommes sont à la guerre. Beaucoup sont à Verdun où se déroule depuis des mois ce que tout le monde espère être la dernière bataille contre les allemands, la bataille décisive. Déjà trois mois que ça dure et rien ne laisse espérer la fin. Alors les femmes sont au travail pour faire tourner la machine économique française. Anna ne fait pas exception à la règle. Elle est secrétaire dactylo dans une compagnie d’assurances. Quarante-cinq ans, veuve, c’est une belle femme brune aux traits fins et gracieux. Elle est élégante, toujours habillée avec distinction et délicatement parfumée, sans excès. Son chef de bureau lui fait un peu de l’œil, mais elle ne veut pas le voir, pas le savoir. Il est beaucoup plus vieux qu’elle, sinistre, sans gaieté et sans joie de vivre apparente. Elle possède une petite fortune personnelle et maintenant, aimerait bien trouver un homme avec qui partager son quotidien.

Alors, chaque jour, après s’être tenue informée des nouvelles du front, elle regarde les petites annonces. Elle a déjà répondu à trois propositions, mais sans suite. Deux hommes qui, visiblement recherchaient un cinq à sept pour agrémenter et réchauffer leurs soirées d’hiver et un sans intérêt, petit chef de bureau comme celui qui tourne autour d’elle dix heures par jour.

Anna trempe sa tartine dans le café au lait, mouille son doigt d’un geste habituel, et tourne la page du journal. Son œil balaie rapidement la page à la recherche de ce qu’elle sait trouver là. Le titre accroche son regard : « Annonces matrimoniales ». C’est là qu’elle veut arriver. D’un œil habitué à la lecture rapide, elle survole la page. Elle sait ce qu’elle cherche et ne s’attarde pas sur les annonces de la page. Sans intérêt. Elle s’apprête à renoncer et à jeter un œil sur la page des sports, lorsque son regard revient en arrière et s’arrête sur une annonce en bas de colonne centrale. « Monsieur sérieux, ayant petit capital, désire épouser veuve ou femme incomprise, entre 35 et 45 ans, bien sous tous rapports, situation en rapport. »

« Monsieur sérieux. Épouser. Il a écrit « Epouser » !!! Visiblement, ce n’est pas un de ces hommes à la recherche d’une femme pour passer un bon moment. Du moins en apparence.

Fébrilement, elle note les coordonnées de l’annonce. Elle répondra dans la journée, si elle a un peu de temps.

Plusieurs rencontres dans Paris. Il est venu une fois la chercher rue Lafayette, à la sortie de son travail. Il l’attendait un peu plus bas dans la rue. Et puis des cafés, des chocolats, des fleurs. Ah, il sait y faire le bougre ! Elle qui pensait ne jamais retomber amoureuse, elle est bien prise dans le filet de ce Monsieur Dupont. Il a promis qu’il l’épouserait. Anna Dupont. Pourquoi pas ?

Anna souffle sur son chocolat encore trop chaud. Elle regarde vers le guichet. C’est son tour, c’est à lui d’acheter les billets. Les billets du paradis, les billets d’un séjour inoubliable, brûlant de complicité et d’amour. Elle se voit déjà tout raconter à sa jeune sœur, au retour !

Monsieur Dupont retire son chapeau, se baisse pour que sa voix passe bien à travers la vitre du guichet.

«  Monsieur ? lui demande l’employée des chemins de fer. C’est pour quoi ?

– Je souhaiterais des billets pour Gambais, je vous prie Madame.

– Première, seconde, troisième ?

– En seconde, s’il vous plait.

– Parfait. Combien de billets ?

– Un aller-retour, je vous prie.

– Un aller-retour, parfait.

– Et un aller simple également.

– Bien Monsieur, ça fera cinq francs et quarante centimes. »

 

Histoire vraie — L’aller simple, c’était pour Anna Collomb, folle amoureuse de Monsieur Dupont et prête à vivre une journée et une nuit enflammée avec son prétendant. Et elle a été servie. Car ce si gentil Monsieur Dupont, tout comme Petit, Fremyet, Tartempion ou une vingtaine d’autres pseudonymes, n’est autre que Henri Désiré Landru, surnommé « le Barbe-Bleu de Gambais ». Anna Collomb a été sa dixième victime. Sa mort est datée du 27 décembre 1916. Landru a été guillotiné le 25 Février 1922 devant l’entrée de la prison de Versailles. Alors qu’on lui proposait le verre de rhum et la cigarette du condamné, on raconte qu’il répondit : Non merci, ce n’est pas bon pour la santé.

 

Ne ratez rien des envois quotidiens du site.
Recevez chaque jour un nouveau texte dans votre boite aux lettres
.

1 thought on “25 février 1922 – Un si gentil monsieur

N'hésitez pas à commenter !

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :