27 février 1925 – Une invention capitale

 

On a souvent donné aux objets usuels le nom de leur inventeur. Guillotin nous a laissé la guillotine, Poubelle la poubelle, Diesel le moteur qui porte son nom, Rubick le Rubick’s cube et Montgolfier la montgolfière. Les noms des inventeurs sont tombés dans le domaine public.

Mais connaissez-vous le Bjørklund ?

Non ? Mais si, réfléchissez, voyons ! Thor Bjørklund est un inventeur célèbre quand même.

Allez donc vous promener en Norvège, et prononcez son nom (enfin, essayez de le prononcer pour commencer), tout le monde saura de quoi vous parlez. Chaque foyer norvégien possède un Bjørklund , voire deux ou trois. C’est vital. On se demande bien comment on ferait si on n’en possédait pas.

Voyons l’engin, et surtout la genèse de cette invention capitale pour l’humanité.

Nous sommes dans la première moitié du vingtième siècle, entre les deux guerres pour être plus précis.

Thor Bjørklund a une formation de charpentier, puis il devient ébéniste. Il habite près de Lillehammer et chaque jour, il part sur les chantiers avec sa gamelle.

« Grunnhilde, dit-il à sa femme, tu penses à mon repas de demain midi, s’il te plait ?

Thor n’est pas cuisinier pour un sou. Grunnhilde non plus d’ailleurs. Chaque jour, pour son repas de midi, elle lui prépare des brødskivers dans son matpakke. Des sortes de sandwiches, avec du jambon, une saucisse, au choix, et surtout, des fines lamelles de brunøst, ce fromage brun typique des côtes norvégiennes.

Chaque soir Brunnehilde prépare les brødskivers de son mari. Chaque midi il les déballe de son panier, et chaque jour, il râle.

– Sacrée bon sang de bonsoir de Brunnehilde. Incapable de couper des tranches fines de brunøst. Merde alørs ! Ça va barder ce soir quand je vais rentrer à la maisøn !

Et chaque soir, lorsqu’il rentre, il passe un savøn à son épouse.

– C’est quand même incroyable, tous les jours je te le dis, et tous les jours tu recommences. Tu es donc incapable de couper des tranches fines ? Bon sang de bon D. de M… C’est quand même pas compliqué de couper fin.

– Si, c’est compliqué. Je m’applique tous les jours pour que tu sois satisfait, je transpire à grosses gouttes, je sue sang et eau chaque soir pour te couper des tranches fines, de plus en plus fines, et toi, tu n’es jamais content ! Crøtte de bique à la fin, explose Brunnehilde.

– Mais couper fin, c’est à la portée du premier imbécile venu. Regarde, moi, tous les jours, je taille des copeaux de bois beaucoup plus fins que tes tranches de fromage.

– Et avec quoi tu les fais tes copeaux fins, Monsieur je sais tout ?

– Avec mon rabot, évidemment, avec quoi veux-tu ?

Brunnehilde marque un temps d’arrêt.

– Hé bien, puisque tu es si malin, Monsieur l’ébéniste, tu n’as qu’à faire un rabot à brunost. Comme ça, tes tranches de fromage seront de l’épaisseur de tes magnifiques copeaux de bois.  En attendant, moi je vais me coucher. Et ne t’avise pas de me toucher, je suis pas d’humeur, et j’ai mal à la tête. Bonne nuit.

Brunnehilde monte se coucher. Thor reste en bas, tout seul. Son repas du lendemain n’est pas prêt. Il commence par se servir un petit verre d’Akvavit, puis deux, puis trois.

Consciencieusement, il se coupe deux tranches de pain qu’il taille en triangles, découpe une fine lamelle de jambon cru à l’aide du long couteau à viande. Au moment de passer à la découpe du fromage, Thor a une hésitation. Il prend un petit verre d’Akvavit pour se donner du courage et se dirige vers sa sacoche à outils posée dans l’entrée. Il défait les lanières de cuir, ouvre le sac de toile et se saisit de son rabot. Il le règle au plus fin possible et se dirige à pas lents vers le brunost posé sur la table. D’un geste habile et professionnel, il fait glisser l’outil sur le fromage.

Alléluia ! Il vient de couper une tranche d’un demi-millimètre d’épaisseur. Délicatement, il la saisit du bout des doigts en faisant bien attention de ne pas la casser, tellement elle est fine, et la porte à sa bouche. Fondant, léger, délicieux, en un mot : parfait !

Il coupe une nouvelle tranche, la place sur une assiette, et monte la porter à sa femme.

– Voilà, Bunnehilde, ce que j’appelle une tranche de brunost correcte ! (ce qu’il peut être désagréable avec sa femme, ce type, c’est incroyable). Je l’ai faite avec mon rabot.

– Lequel ? demande-t-elle.

– Le gros, celui de mon boulot.

– Alors ne compte pas sur moi pour utiliser un engin pareil dans ma cuisine. Si tu veux que je te fasse des belles tranches, fabrique-moi un rabot à fromage, un rabot spécial.

Et voilà, l’affaire était lancée.

Dès le lendemain, Thor Bjørklund se met au travail, et en un mois à peine, le premier rabot à fromage est lancé. Un prototype d’abord, vite amélioré, puis Thor se décide à déposer le brevet.

– Comment vais-je l’appeler ce rabot, demande-t-il à Brunnehilde.

– Le rabot à fromage de Thor Bjørklund, répond-elle.

– Pas possible, ça ne rentre pas dans les cases du formulaire de dépôt de nom, rétorque Thor (qui avait raison d’ailleurs).

– Alors, appelle le le Bjørklund, tout simplement. »

 

Histoire vraie – Le 27 février 1925, le charpentier Thor Bjørklund dépose le brevet du rabot à fromage qui porte aujourd’hui son nom. En 1927, il devient chef d’entreprise après avoir créé la Thor Bjørklund & Sønner AS. Près de deux millions de Bjørklund sont fabriqués chaque année. Depuis sa création, la société a fabriqué plus de soixante millions de Bjørklund. Thor Bjørklund est décédé le 8 décembre 1975, laissant derrière lui un outil utilisé quotidiennement par des millions de personnes. Un bienfaiteur de l’humanité.


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