4 Mai 1897 – Le bal des femmes

Irène de Lalanne est magnifique ce soir. Tout Paris bruisse de son élégance naturelle, de son charme presqu’animal. Les hommes se retournent sur son passage dans les rues de la capitale. Mais, même si elle aime être regardée, elle n’y attache que peu d’importance. Son cœur est pris, et c’est une femme fidèle. Elle est, depuis dix ans bientôt, l’épouse du riche Comte Xavier Isoard de Vauvenargue, dont le grand-père était un proche de Lucien Bonaparte, frère de l’Empereur. Sa famille est depuis plusieurs siècles propriétaire du château de Vauvenargue, au pied de la Montagne Sainte Victoire, près d’Aix en Provence.

Lorsqu’il réside à Paris, le couple et ses deux enfants vivent au 13, avenue de Ségur, tout près de l’école militaire, dans un riche hôtel particulier. C’est ici que ce soir, Madame la Comtesse donne un bal.

Un bal un peu particulier.

Ce bal est donné à la demande expresse de la Duchesse d’Alençon, sœur cadette de l’Impératrice Elisabeth d’Autriche, plus connue sous le nom de Sissi. Il est en effet impossible à Sophie-Charlotte de donner un bal à son domicile, puisqu’elle loge au tertiaire Saint Dominique et qu’il n’est pas coutume de donner une telle réception dans ce lieu de silence et de méditation. Irène a donc accepté de bonne grâce.

« Quelle belle journée nous avons eue aujourd’hui, commente la Comtesse de Valin. Il y a déjà plusieurs jours que le soleil nous fait honneur de ses rayons. Le printemps promet d’être fort agréable.

— Absolument, confirme la Comtesse d’Hunolstein. Derrière mon petit bureau, il faisait une chaleur épouvantable. J’ai dû sortir deux fois dans la rue Jean Goujon pour prendre un peu l’air.

(Il faut dire, sans vouloir être mauvaise langue, que Laure d’Hunolstein allait sur ses soixante ans et que les effets de la ménopause la gênaient considérablement.)

— Oui, je vous ai vue revenir dans le milieu de l’après-midi. Votre stand était bien placé, mais proche du cinématographe, ce qui n’arrangeait rien question chaleur, ajoute la Comtesse de Luppé. Moi, j’étais avec Sœur Electa, des filles de la Croix Saint André, beaucoup plus loin, vers le fond de la salle.

— C’était Sœur Electa ? interroge Madame de Carayon Latour. Mon Dieu je ne l’ai pas reconnue.

— Absolument, confirme Louise de Luppé. Il faut dire qu’elle va sur ses soixante-douze ans et qu’elle a été bien souffrante cet hiver. C’était une de ses premières sorties. Je lui avais fait aménager une chaise haute pour qu’elle ne se fatigue pas trop.

Mais voilà qu’entrent les musiciens qui vont animer la soirée. Violons, violoncelles, alti et contrebasses se mettent en place et accordent leurs instruments. Pendant ce temps, Louise Pédra, baronne de Saint Didier, règle le tabouret de son piano. Un coup d’œil rapide permet de se rendre compte que tous les musiciens sont des musiciennes. Il y a là Claire Moisson, Isabelle Maison, Joséphine Saintin, Louise Terre, Mathilde de Weissweiller et même Alice Jaqmin, qui, à peine âgée de dix-sept ans, donne ce soir sa première représentation sous l’œil attendri de sa tante Louise également présente. Mais Alice n’est pas la plus jeune de la soirée. Madame Cuvellier, épouse du célèbre notaire parisien a tenu à présenter à ses amies sa fille Ester, à peine âgée de cinq ans. Sa bonne la ramènera de bonne heure. Elle a encore besoin de beaucoup de sommeil.

Soudain, le silence se fait. La maîtresse de maison se place près du piano et tousse légèrement pour attirer l’attention.

— Mesdames, Mesdemoiselles, mes amies. Je tiens à vous remercier toutes de votre venue ce soir chez moi. C’est un grand honneur que m’a fait Madame la Duchesse d’avoir choisi ma demeure pour ce bal un peu spécial.

Quelques rires fusent dans la salle. Tout le monde comprend l’allusion de la Comtesse.

— Mais pour vous en parler mieux que moi, je laisse la parole à son Altesse Sophie Charlotte de Wittelsbach, duchesse d’Alençon.

C’est une femme marquée par la vie qui monte sur l’estrade. Les couches difficiles et les maladies ont eu raison de sa beauté passée. Agée de cinquante ans, la Duchesse n’est plus que l’ombre d’elle-même.

—  Mes amies, commence-t-elle, je vous remercie à mon tour du fond du cœur, non seulement pour votre présence ce soir, mais surtout pour votre disponibilité pendant ces quatre jours qu’a duré notre vente.

Quelques applaudissements discrets saluent les derniers mots de la Duchesse.

—  L’année prochaine, nous tâcherons de faire encore mieux. L’événement se déroulera à nouveau dans la première semaine de mai et nous espérons attirer encore plus de monde. D’ici là, peut-être d’autres manifestations auront-elles lieu ailleurs dans Paris, au profit des pauvres et des nécessiteux comme celle que nous venons de vivre. Depuis 13 ans maintenant, cette réunion caritative apporte sa pierre à l’édifice, comme on dit, pour venir en aide aux enfants des bas quartiers parisiens. Merci aux généreux donateurs, merci à vous, Mesdames, merci à la célèbre céramiste Camille Moreau-Nélaton pour sa présence cette année.

Les applaudissements fusent cette fois. Tout le monde est heureux mais fatigué. Cette vente de charité de quatre jours est l’apogée de toute une année de préparatifs, de réunions et de travail acharné.

— Merci encore à Madame la Marquise de l’Isle, à ma chère amie la Marquise Julia de Bouthillier-Chavigny, à la Comtesse Couret de Villeneuve et à Jeanne de la Blotterie pour leur présence régulière à toutes nos manifestations. Et maintenant, puisque cette année, les hommes sont étrangement absents, nous allons pouvoir finir la soirée en dansant entre nous. Mesdames, que Dieu vous bénisse de sa Sainte Grâce et rendez-vous l’an prochain pour la quatorzième vente du Bazar de la Charité. »


Il n’y eut hélas pas de quatorzième vente du Bazar le Charité.

Le 4 Mai 1897, l’établissement situé rue Jean Goujon, dans le huitième arrondissement, fut la proie des flammes qui le détruisit en moins d’un quart d’heure, faisant cent vingt-huit victimes : cent vingt-et-une femmes et sept hommes.

Toutes les femmes citées dans ce texte ont péri brûlées vives lors de cet incendie. La Duchesse d’Alençon a, parait-il, fait preuve de beaucoup de courage et de détermination pendant l’incendie. Elle a activement aidé à faire sortir de nombreuses personnes, mais elle n’a pu rejoindre son mari qui l’attendait à l’entrée de l’établissement. Son corps calciné a été identifié par son dentiste.


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