8 Avril 1943 – Une carte postale de Berlin

« Otto, je pars en courses, as-tu besoin de quelque chose ?

— Prends ce que tu peux, tu sais bien que tu ne trouveras pas grand chose de toute façon.

— Je sais. Et puis je vais beaucoup plus loin, tu sais que l’épicerie de la Gemüsestrasse a été bombardée dans la nuit de dimanche à lundi. Et la boucherie est en travaux parce qu’un mur porteur a été touché aussi.

— Que veux tu ? On ne peut pas râler après les Anglais. Ils font ce que nous appelons de nos vœux, oui ou non ?

— Oui bien sûr. Mais au quotidien…

— Ecoute Elise, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs…

— Je sais, je sais… Tu fais quoi, toi ?

— Je vais à l’usine évidemment !

— Oui bien sûr, mais je veux dire, pour les cartes ?

— Je ne sais pas encore, en rentrant, je descendrai surement du tram au jardin zoologique. Fasanenstrasse, je n’y suis encore jamais allé.

— C’est bien, c’est loin ! Allez, je file, dépêche-toi, tu vas être en retard !

— A ce soir Elise ! Et si tu vas loin de la maison, pense à prendre deux ou trois cartes. Et un timbre avec la tête de qui tu sais !

— Oui, je m’en occupe. Sois prudent !

— Ne t’inquiète pas. »

Et voilà Elise et Otto Hampel partis tous les deux pour leur longue journée.

Il fait froid à Berlin en ce début de décembre 1943. La semaine dernière, il a même neigé et la porte de Brandebourg était toute blanche. Une bonne chose que la neige masque un peu les gravats qui recouvrent la ville actuellement. Régulièrement, surtout la nuit, les avions anglais survolent la capitale du Reich et font pleuvoir la mort et la destruction. Plusieurs gros bâtiments au nord de la ville ont été en partie rasés. Heureusement pour le couple Hampel, leur quartier a été épargné. Pour le moment du moins, car les Anglais risquent fort de revenir.

Au début de la guerre pourtant, ils étaient plutôt favorables au Reich et à son Führer. Otto a même été un chef de groupe au sein du parti National Socialiste, et Elise a été également largement impliquée dans les sections féminines du parti nazi. Mais leurs idées ont évolué, ils ont commencé à manifester de la défiance pour le parti.

Et puis le jeune frère d’Elise a été tué sur le front. Et tout a basculé…

Otto a terminé sa journée aux usines Siemmens de Berlin. Un travail d’ouvrier qui lui a pris près de dix heures de sa journée. Travailler pour le Reich, ne pas faire de vagues, surtout passer inaperçu.

A l’arrêt du tram du jardin zoologique, il descend et marche dans Bachstrasse, laissant le zoo sur sa gauche. Il traverse les deux bras du canal et le voilà dans Fasanenstrasse. Après plusieurs minutes de marche, Otto pousse la porte d’un bâtiment de pierre grise et entre dans le vestibule. Sans allumer la lumière, il monte un peu plus d’un étage et s’arrête au milieu de l’escalier. Il jette un coup d’œil circulaire autour de lui, ouvre son manteau et sort une carte postale qu’il dépose sur l’avant dernière marche de pierre. Rapidement, il quitte les lieux, reprend Fasanenstrasse vers l’ouest et se dépêche de rentrer chez lui. A pied. Pas question de reprendre le tram et de risquer de se faire pincer. Régulièrement il se retourne. Non, visiblement il n’est pas suivi. Cette fois-là sera encore bonne.

Otto est heureux. Il vient de déposer sa quatre centième carte. Toutes le polices de la ville sont sur les dents. Son style de protestation a fait des émules et ils sont nombreux maintenant à déposer ça et là des cartes de protestation contre le régime. Des cartes aux termes de plus en plus violents. Si lui, Otto a été le premier, ils sont maintenant des dizaines à essaimer dans Berlin des bulletins et des lettres dénonçant Hitler et son régime.

En chemin vers la maison, Otto va acheter une bouteille de vin blanc pour fêter avec Elise le succès de leur entreprise.

Berlin gronde, le régime tremble. Peut-être bientôt ce château de cartes qu’est le troisième Reich s’écroulera-t-il de l’intérieur par la force d’innocentes cartes postales…


UCHRONIE : En décembre 1943, l’histoire de Otto et Elise Hampel était déjà terminée depuis longtemps. Entre Août 1940 et septembre 1942, le couple a écrit et déposé dans la ville 285 cartes, 268 d’entre elles ont été récupérées par la Gestapo. À l’automne 1942, une passante ayant aperçu Otto déposer une lettre dans une boite aux lettres le dénonce à la Gestapo. Les époux Hampel sont arrêtés, jugés et condamnés à mort.

Ils ont tous deux été guillotinés le 8 Avril 1943.

Personne n’a jamais repris leur idée et ils ont été seuls à déposer des cartes. Au contraire, les berlinois qui découvraient ces cartes se hâtaient de les apporter à la Gestapo.

Voici quelques exemples de ce qu’ils écrivaient :

 « Avec de la fausse propagande et de grands efforts, Hitler est parvenu avec sa bande à nous berner, nous les Allemands, au sujet de ses propres crimes ».

Ou bien: « Nous ne voulons pas d’un ordre mondial capitaliste pour lequel un Hitler se bat et envoie mourir nos pères et nos fils!”.»

Ou encore ; « Le criminel Hitler a souillé l’honneur allemand. Femme allemande, ne te mets pas au travail au service de la machine de guerre hitlérienne. »

« Il est grand temps de faire preuve de courage et de montrer les dents au gouvernement hitlérien. Voilà huit ans qu’il nous trompe et nous dit : Tu la fermes ou c’est le camp de concentration ! »


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2 thoughts on “8 Avril 1943 – Une carte postale de Berlin

  1. Je ne connaissais pas du tout ces actes de résistance. Quel courage ! Merci pour cette culture que tu m’apportes.

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