2 Avril 1951 – Retour dans la lumière

Bon… Les éditions du Merlan frit qui m’avaient proposé un contrat d’édition sont revenues ce matin sur leur décision pour la simple raison que je suis Capricorne et non Poisson et que cette offre n’était valable que pour ceux qui sont coiffés avec la raie sur le côté, ce qui n’est pas mon cas. 
Je me vois donc contraint de reprendre mes publications quotidiennes, sachant, et ce n’est pas un deuxième poisson, que mes textes quotidiens s’arrêtent pour le moment au premier juin inclus. J’ai donc, effectivement, quatre mois à écrire si je veux qu’il n’y ait pas d’arrêt dans la diffusion.  J’ai effectivement du pain sur la planche !!


Quelle soirée ! Quel type formidable ! Quel imitateur hors-pair ! Il n’y en a pas deux pareils !

Je ne sais pas si vous l’avez vue, mais j’ai regardé samedi soir à la télé une émission de variétés exceptionnelle ! Ça s’appelle « Bon anniversaire Monsieur (ou Madame selon l’invité(e)) »Je ne suis pourtant pas friand de ces soirées anniversaires, mais samedi, j’étais seul chez moi, j’ai zappé, et je suis tombé là-dessus.

Soixante-sept ans ! Il aura soixante-sept ans  mardi prochain. Merde alors, si on ne me l’avait pas dit, je ne l’aurais pas deviné. Ou plutôt si, j’aurais pu le deviner : il est né dans le même hôpital que ma sœur, à onze jours d’intervalle. Et je connais l’âge de ma sœur (et vous aussi par la même occasion !)

Ah ben oui, on voit bien qu’il a été malade. Il en reste des séquelles. Et ses cheveux blancs lui vont tellement bien. Quand il parle ou quand il est assis, on a l’impression d’un homme très ordinaire. Il fait moins que son âge, ça c’est sûr.

A l’invite de la présentatrice, il a raconté sa vie, ses rencontres, a parlé de la maladie et de son long combat de plus de dix ans. J’étais littéralement scotché devant mon poste. Bon, il est resté un homme de droite, ça c’est certain et ça s’entend bien dans son discours. La descente de Hollande est facile pour lui, avec son sens de la répartie et ses réponses bien cinglantes. Qu’est-ce qu’’il lui a mis au président ! Mais jamais vulgaire. Non. Des fois limite irrévérencieux, c’est certain, mais sans jamais dépasser les bornes comme il l’avait fait avec Mitterrand, il y a… mon Dieu, déjà presque quarante ans…

Et puis, il s’est levé et nous a offert une bonne heure d’imitations, comme au bon vieux temps. Il a commencé par Mitterrand, son chouchou, à qui il a fait dire des choses horribles sur la politique actuelle, puis il a chanté. Aznavour, Brel, Brassens, Julien Clerc, Sheila, Barbara, Dave, Bourvil, de Funès, Fernandel à qui il a fait chanter « Mitterrand aussi ! », Mireille Mathieu, Edith Piaf, Mouloudji, Alice Sapritch, Jacques Chazot (beaucoup de gens ne savaient pas qui c’était !). Vers la fin de son show, il a ajouté quelques imitations actuelles : François Hollande, Sarkozy, Florent Pagny, Patrick Bruel, Patricia Kass, Céline Dion et beaucoup d’autres dont je ne me souviens pas.

Quelle soirée ! Quel plaisir de retrouver Thierry Le Luron tel qu’il était à sa grande époque. Son retrait de la vie publique a été un grand choc dans les années quatre-vingts. Il fallait qu’il se batte, qu’il devienne plus fort que la maladie, plus fort que la mort, ce qu’il a parfaitement réussi. Presque trente années dans l’ombre, producteur de petits artistes, mais toujours à la pointe de l’actualité du spectacle. Enfin, hier soir, un grand retour dans la lumière des projecteurs. Espérons juste que les producteurs d’émissions et de spectacles penseront un peu à lui dans l’avenir, car c’est vraiment un grand artiste qui n’a rien perdu de sa superbe.


Uchronie – Thierry le Luron était un grand imitateur des années 70 et 80. Il est né le 2 avril 1952. Il est décédé le 13 Novembre 1986, à 34 ans, officiellement d’un cancer des cordes vocales, plus probablement du Sida. Il repose à Perros-Guirrec dans les Côtes d’Armor.


Tous les textes d’Avril sont disponibles dans la boutique.

01 Avril – The end

Chère fidèle lectrice, cher fidèle lecteur,

Voilà. Toute bonne chose a une fin.

J’ai le regret de vous écrire que le texte que vous avez lu hier : « Passage à l’acte » était le dernier texte de cette série d’histoires quotidiennes.

Hier, Arnaud Nimousse a débranché Alain Ternette, aujourd’hui c’est moi qui débranche.

Un grand éditeur intéressé par mes petites histoires m’avait contacté il y a quelques semaines.

Après de longues et fastidieuses discussions, le contrat a enfin été signé hier ( en distanciel forcément, car il m’était impossible de me déplacer à Paris).

Ce contrat exige une exclusivité totale de mes textes à compter du mois d’Avril.

Et, pour que la série complète paraisse à la rentrée de septembre, je dois, sous un délai de deux mois, lui livrer les textes manquants pour terminer l’année, à savoir les mois de juin, juillet, août et septembre complets.

Ce qui fait environ cent-vingt textes.

Beaucoup de travail en perspective, beaucoup de temps à y passer,  mais je vous assure que ça vaut le coup !

Je laisse cette liste dans l’état pour pouvoir vous tenir au courant de l’avancée des travaux.

Que la vie vous soit douce.

A bientôt peut-être pour de nouvelles histoires inédites.

JMB – Amor-Fati


Tous mes livres sont encore disponibles pour quelques mois. 

31 Mars 2012 – Passage à l’acte

Arnaud entra dans la pièce et prit une grande respiration. Ce qu’il allait faire avait une importance phénoménale. Jamais il n’avait fait une chose pareille. Il fallait vraiment qu’il soit au bout du rouleau pour en arriver à une telle extrémité.

Le téléphone sonna. Arnaud sortit du vaste bureau où il se trouvait, se rendit dans le salon et décrocha. L’homme au bout du fil ne se présenta pas et attaqua directement la conversation. C’était inutile. Arnaud savait parfaitement qui l’appelait de si bonne heure.

— Monsieur Nimousse, êtes-vous toujours décidé à mettre votre sinistre projet à exécution ?

— Plus que jamais ! Ce matin même !

— Réfléchissez bien aux conséquences de votre acte.

— Je le sais parfaitement et je suis conscient des retombées qui ne manqueront pas d’assaillir ma famille par exemple.

— Je ne parle pas de ça, Monsieur Nimousse, je ne parle pas de vous, mais des autres. Ne vous penchez pas uniquement sur votre petite personne.

— Nous en avons déjà longuement parlé, vous connaissez mon point de vue Alain.

— Arnaud, soyez raisonnable, vous imaginez les conséquences. Comment pourrons-nous aller à la banque, réserver des billets d’avion, de train, gérer notre électricité, nos salaires, nos impôts si vous commettez cet acte méprisable ?

—Il fallait y penser avant, cher Monsieur Ternette.

— Mais je ne vous savais pas si déterminé. Peut-être pourrions-nous reprendre les négociations, les discussions avant que vous ne commettiez l’irréparable ?

— C’est trop tard Alain, beaucoup trop tard. Aujourd’hui, rien ne pourra m’arrêter, ni vos pleurs, ni vos lamentations.

— Pensez à tous ceux qui dépendent de moi, Arnaud, tous ceux qui travaillent pour moi, toutes celles et tous ceux qui comptent sur moi pour gérer leur vie quotidienne. Je ne veux pas me vanter, mais…

Arnaud ne lui laissa pas le soin de terminer sa phrase.

— Le monde entier dépend de vous, Alain, je le sais bien. C’est bien là votre force, mais c’est là aussi votre faiblesse. On ne met pas tous ses œufs dans le même panier. Et c’est ce que vous avez fait. Maintenant, je vais vous ôter le panier. Il fallait réfléchir autrement.

Arnaud laissa planer un silence inquiétant.

— Que faites-vous Nimousse ?

— Je me prépare psychologiquement à ce que je vais faire.

— Non, je vous en prie, ne le faites pas.

— Je me déjugerais aux yeux de mes amis et du monde entier si je ne passais pas à l’acte aujourd’hui comme je l’ai promis. Adieu Alain et que Dieu vous garde. »

Et Arnaud raccrocha le téléphone.

D’un pas assuré, il se dirigea vers le grand bureau qu’il avait quitté quelques minutes auparavant. Ses pas le conduisirent directement vers le fond de la pièce. En face de lui, des centaines de diodes vertes clignotaient au même rythme. A côté de chaque lumière, un interrupteur et le nom de l’abonné. Le bureau en contenait des milliers. Arnaud n’eut pas à chercher longtemps. Mille fois dans sa tête il avait déjà pressé l’interrupteur qui se trouvait face à lui. Il savait parfaitement où il était. Il aurait pu le trouver les yeux fermés.

Le moment était venu. Il était seul dans la pièce et sa résolution était implacable. Il savait qu’il allait commettre l’acte le plus méprisable qui ait jamais été commis depuis des siècles. Personne n’avait jamais osé faire ce qu’il allait faire.

Il ferma les yeux et leva doucement son bras droit vers l’interrupteur d’Alain. Le contact du bouton sur son index lui envoya des frissons dans le dos. Il fallait y aller, il y en avait pour une fraction de seconde. Comme pour dédier son acte au ciel, Arnaud leva vers le plafond son visage uniformément blanc, ne laissant voir que son sourire forcé et ses sourcils d’un noir de geais. De la main gauche, il caressa sa petit barbiche en forme de point d’exclamation renversé ? C’était un geste d’énervement commun chez lui.

« Qu’il en soit ainsi ! » hurla-t-il.

D’une pression ferme, Arnaud appuya sur l’interrupteur. Instantanément, la diode verte s’éteignit et une seconde plus tard, elle se remit à clignoter. Rouge.

Ça y est, il l’avait promis, il l’avait fait. Arnaud recula de trois pas et contempla le mur de diodes. Toutes continuaient à clignoter en vert, saut une qui désormais se détachait des autres par son rythme de lumière rouge.

Ce 31 mars 2012, il avait mis son sinistre projet à exécution.

Arnaud Nimousse avait débranché Alain Ternette.


Histoire vraie – Le samedi 31 mars 2012, des centaines de hackers réunis sous le nom de code Anonymous avaient projeté de couper l’accès mondial à Internet en attaquant massivement les serveurs racines du système DNS qui permet la résolution des noms de domaine.


Tous les textes de Mars sont accessibles sur “Chaque jour a son histoire – Mars”. 

30 Mars 1987 – Le grand nettoyage

Il fait chaud, très chaud en ce mois de juillet. Toute la journée, le soleil a été ardent et même ce soir, alors qu’il est déjà plus de vingt-deux heures, la température est encore étouffante. Et pourtant, dans le champ en fleurs, derrière le château d’Auvers sur Oise, un immense feu brûle de toutes ses flammes. Des flammèches se détachent du brasier et montent vers le ciel étoilé. Tout là-haut, la lune, qui en est à son premier quartier, se détache, lumineuse, sur le noir de la nuit.

Vincent danse devant les flammes, un flacon de vin à la main. A dix pas derrière lui, son chevalet laisse entrevoir une toile représentant des fleurs. Un tableau inachevé, à peine esquissé. Sa palette est posée à même le sol. Des taches jaunes, rouges et vertes miroitent comme un début d’arc en ciel dans la lumière sombre de la soirée. Cinq pinceaux de différentes tailles traînent par terre près d’une bouteille vide appuyée contre le chevalet.

« Aujourd’hui, c’est le grand nettoyage, hurle Vincent qui semble s’adresser à la lune, seule témoin de cette scène surréaliste.

Vincent, titubant, s’approche du grand feu dont la lumière vive inonde l’obscurité de la nuit. La chaleur est intense et il a un geste de recul. Mais son dessein est plus fort que tout.

— Tout doit disparaître ce soir, crie-t-il, les yeux pointés vers le ciel. Tout, j’ai bien dit tout !!

Et la tête renversée en arrière, il avale une longue rasade de vin. Difficilement, il se penche en avant vers le tas de toiles qu’il a déposées devant le feu. L’œuvre de toute une vie. Il a dû faire une vingtaine de voyages pour porter ces dizaines de cadres dans le grand champ. Et l’activité, ça donne soif ! Au goulot, il continue à boire.

Il saisit le tableau du dessus de la pile, le regarde quelques secondes.

— Tournesols dans un vase, descendez, on vous demande !

Et d’un geste mal assuré, il lance le châssis de bois dans le feu. Les flammes ne sont pas longues à entourer le tableau de toile.

— Oh, c‘est joli, ça fait même du vert !

Effectivement, en léchant certains pigments de couleur, les flammes prennent une légère teinte verdâtre.

— Et un vase avec trois tournesols, et un vase avec quinze tournesols ! Allez hop, au feu les belles fleurs !

Les fleurs de soleil stylisées sur les toiles tombent une à une dans le brasier. Les étincelles montent en formant des bouquets de feu. Vincent s’approche, et d’un coup de pied maladroit, repousse vers le milieu du feu les tournesols déjà roussis par la chaleur. Il titube, manque de tomber au milieu de la flambée. Toute la série des Tournesols finit de se consumer dans un immense feu de joie derrière le château d’Auvers.

— Bon débarras, hurle-t-il, bon débarras ! Toiles de merde, fleurs de merde, tournesols de merde ! Pourquoi tant de lumière, pourquoi tant d’espoir sur une toile alors qu’aujourd’hui ma vie n’est qu’obscurité et dégoût ? Qu’ai-je à faire de tant de jaunes, d’oranges et de rouges aujourd’hui ? Moi qui voulais que ma vie soit lumière, bonheur et simplicité, pourquoi est-elle devenue sombre, compliquée, triste et sans espoir ? Saloperie de fleurs, saloperie de vie !

Et d’un geste étonnamment rapide et précis vu son état, Vincent sort un révolver de la poche intérieure de sa veste. Avec application, il l’applique contre sa poitrine et sans la moindre hésitation, appuie sur la détente.

Van Gogh s’effondre à dix pas du feu. Il saigne abondamment. Mais la faucheuse ne veut pas de lui. Pas encore. Pas maintenant. Décidément, s’il est devenu difficile de vivre, il est aussi malaisé de mourir. Laissant là son matériel de peinture, laissant finir de se consumer les cinquante toiles qu’il a jetées au feu, Vincent se redresse comme il peut, et, se tenant aux arbres qu’il rencontre, mettant un temps infini à accomplir quelques pas, se dirige vers sa chambre.

C’est là, affalé sur son lit que son logeur, Arthur Ravou le découvre au petit matin. Les soins du bon docteur Gachet n’y peuvent rien. La blessure est trop profonde et Vincent a perdu trop de sang.

Théo Van Gogh, averti par le médecin arrive de toute urgence. C’est dans une chambre vide de tout tableau qu’il entre au petit matin, la mine défaite et le regard perdu.

— Vincent, Vincent, mon Dieu, qu’as-tu fait ?

— Il le fallait Théo, ce n’était plus tenable.

— Pourquoi, Vincent, mais pourquoi as-tu fait ça ?

— Il fallait que tout disparaisse, Théo. Je ne pouvais plus rien supporter. Les toiles, toutes les toiles, je les ai toutes brûlées. Tout devait disparaitre, même moi. Jusqu’au bout…. Aller jusqu’au bout…. Ne pas reculer…

La voix de Vincent est devenue presque inaudible. Ce n’est plus qu’un râle sorti d’un corps exsangue. Théo se penche et pose son oreille contre la bouche de son frère.

— Tout… disparaître… Théo… »

Nous sommes le 29 juillet 1890.  Vincent Van Gogh s’éteint doucement dans sa chambre d’Auvers sur Oise. Dans le champ derrière le château, fument encore les restes de l’œuvre complète du peintre. Œuvre à jamais perdue que personne ne pourra contempler.


Uchronie – Le 30 mars 1987 Les Tournesols de Vincent van Gogh devient le tableau le plus cher de la Terre, lors d’enchères publiques chez Christie’s à Londres, où il est vendu en moins de 5 minutes pour la somme record de 22,5 millions de livres sterling, soit plus de 220 millions de francs. Il s’agit là du record absolu sur le marché de l’art lors de ventes aux enchères. Les tournesols de Van Gogh n’ont évidemment pas été détruits !


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29 Mars 1989 – Les larmes de Michel

C’est étonnant comme des images nous marquent. Dans le flot incessant des images envoyées – et reçues—par la télévision, il y en a certaines qu’on ne peut effacer de nos mémoires. Par exemple, ce jeune chinois, debout, seul, sur la place Tien an Men faisant face à un char d’assaut dont le pilote ne sait plus que faire. Par exemple De Gaulle lançant son « Je vous ai compris » ou la petite fille attendant la mort dans son bourbier de Colombie.

Le samedi 4 mars 1989, après avoir couché notre fils âgé de huit jours à peine, nous nous sommes installés devant la télévision pour regarder la cérémonie des César. Cérémonie qui a couronné Isabelle Adjani, entre autres, pour son rôle dans Camille Claudel.

Et puis, vers la fin de l’émission, Michel Serrault est entré en scène pour remettre un César d’honneur. Il a fait son cirque habituel, a mis le bazar comme il aimait le mettre comme chaque fois qu’il était invité quelque part. Et il a repris le cours normal de l’émission pour remettre une statuette d’honneur à son mentor, à son maître comme il dit.

A Bernard Blier.

 

Bernard Blier est entré en scène. A petits pas. A tout petits pas. Nous nous sommes regardés, le silence régnait chez nous comme dans le théâtre de l’Empire. Etait-il possible que cet homme, triste, amaigri, amoindri, inexistant, soit le Bernard Blier que l’on a connu dans tous les films où nous avons eu plaisir à le voir ? La gêne était partout présente, tant chez nous, devant notre poste où nous avions l’impression d’assister à un spectacle qui nous était insupportable que dans la salle de l’Empire.

Une image furtive de Michel Serrault montre également son incompréhension, sa torture morale de voir son maître du cinéma se présenter dans un tel état. Il en bafouille, essaie de prendre une bonne posture, mais l’horreur est présente dans ses yeux.

Nous avons tous connu Blier dans ses rôles aussi différents les uns que les autres. Nous l’avons tous vu dans Buffet froid, les Misérables, dans tous les Audiard, dans tous les Jean Yanne où les films reposaient en partie sur ses épaules.  Mangeclou, Je hais les acteurs, Le fou de guerre, Série noire, Le corps de mon ennemi, Jo, Mon oncle Benjamin. Sa voix était immédiatement identifiable, comme l’étaient celles de Philippe Noiret, de François Chaumette ou de Serrault son élève.

Ce soir, j’avais envie d’écrire une uchronie, de modifier une histoire pour la rendre plus belle peut-être, pour sauver la vie à des gens qui allaient inexorablement mourir. La maladie de Bernard Blier était trop avancée ce jour-là pour esquisser la moindre tentative. Elle ne serait pas crédible. La seule chose que je pourrais inventer, c’est un problème technique, une antenne qui se déconnecte et nous empêche de voir ces images. Ces images que la France entière a pourtant vues.

Que Blier reste à jamais Javert ou Mangeclou ou ce Tonton Flingueur qui nous a fait tant rire.

Trois semaines plus tard, Bernard Blier allait rejoindre Lino Ventura, Francis Blanche, Michel Audiard et Robert Dalban au paradis des grands acteurs. En attendant Jean Lefebvre, nul doute que ces Tontons Flingueurs allaient s’en jeter un derrière la cravate.  Jean Lefebvre les a rejoints le 9 juillet 2004.


Histoire vraie – Bernard Blier est mort le 29 mars 1989, trois semaines après avoir reçu un César d’honneur couronnant l’ensemble de sa carrière.

J’ai eu un peu la même impression avec la dernière apparition d’Alain Bashung aux victoires de la musique du 28 février 2009. Il est décédé deux semaines plus tard, le 14 mars.


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28 Mars 1985 – Juste cinq minutes

Marc Chagall se promène un soir dans les rues de Paris. Tranquille, après avoir peint toute une journée, il déambule, flânant, regardant les vitrines. Les rues sont calmes dans ce petit quartier qu’il visite. Les peintres ne sont pas des gens que l’on aborde dans la rue. On connait leurs dessins, leurs peintures, mais rarement leur tête. C’est pourquoi il est assez tranquille ce soir de février et ne cherche pas à dissimuler son visage.

Au détour d’une rue, pourtant, la réalité va lui donner tort.

Alors qu’il s’apprête à tourner le coin d’une impasse empruntée par erreur, il croise une dame. La cinquantaine bien tassée, emmitouflée dans un gros manteau d’hiver, écharpe, gants, et un immense chapeau improbable sur la tête. Elle s’arrête juste en face du peintre.

—  Maître, maître, lui dit-elle, j’espère que je ne vous importune pas, je suis tellement raviiiiiie de vous croiser ce soir.

Chagall est agacé. Lui qui pensait pouvoir se promener tranquille est abordée par une bourgeoise en quête de discussion, lui qui n’a pas le cœur à la causette ce soir.

—Maître, Maître, continue-t-elle, jamais je ne pensais avoir l’honneur de vous croiser, j’aime tellement ce que vous faites.

—Je vous remercie Madame, répond Chagall avec son fort accent slave.

—Je n’ai pas les moyens de m’offrir une de vos toiles, mais j’aimerais tellement posséder quelque chose de vous. Accepteriez-vous de me dessiner quelque chose que je puisse ramener chez moi, ce serait tellement aimable de votre part.

—Ici à un coin de rue, c’est peu commode, Madame.

La dame lui montre un rebord de fenêtre.

—Là, ici, dit-elle. Auriez vous la gentillesse de me dessiner, je ne sais pas moi… un renard, comme vous les avez si bien dessinés dans vos illustrations de La Fontaine.

Chagall se sent coincé. Il aura du mal à refuser à cette dame. La bourgeoise fouille fébrilement dans son sac à main gigantesque et en extrait un petit carnet. Elle le tend à l’artiste.

—Ici, ce sera très bien. Oh, je suis tellement émue, Maître…

Ne pouvant se soustraire à la demande de cette « fan », le peintre s’exécute, et en moins de cinq minutes, sous le regard attentif de la cliente, dessine un renard, pattes en l’air, comme appuyé à un arbre invisible.

Une fois le dessin terminé, il le tend à la dame.

—Voilà, lui dit-il. Le renard que vous avez demandé. Et je vous l’ai signé.

Et Chagall tend à la parisienne le dessin de son renard.

—C’est trop d’honneur, Maître, je ne sais comment vous remercier

—C’est simple, lui répond Chagall, c’est six mille francs.

La dame en lâche son dessin qui tombe sur le sol tel une feuille morte balancée par le vent.

—Six mille francs, pour ce petit dessin fait sur un coin de rue ?

—Oui, Madame, lui répond l’artiste, c’est six mille francs.

La dame au chapeau n’en revient pas, réfléchit et lâche un argument qu’elle croit imparable.

—Six mille francs pour un petit dessin que vous avez mis à peine cinq minutes à exécuter ?

—J’ai peut-être mis cinq minutes pour le dessiner, répond l’artiste, vous avez raison Madame, mais j’ai mis cinquante ans pour y arriver.


Histoire vraie – On attribue cette anecdote à Marc Chagall, mais également à Pierre Renoir. Marc Chagall, peintre, sculpteur, poète est mort le 28 mars 1985 à Saint Paul de Vence.


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27 Mars 1972 – CQFD

Comme toujours, le repas avait été copieux, soigné, les mets de bonne qualité et le vin excellent.

La soirée avait été conviviale et plutôt agréable.

Assis dans nos fauteuils, nous sirotions tranquillement nos cafés en discutant de choses et d’’autres.

« Bon sang, déjà 22h22, dis-je en regardant mon smartphone posé devant moi, il serait peut-être temps de rentrer, je bosse demain.

Il ajusta ses lunettes, souleva la manche de sa chemise, regarda sa montre

– Il n’’est pas 22h22, il est 22h25 », me répondit-il sombrement, du fond de son fauteuil.

Peu étonné de sa réaction, je sortis un peu de la torpeur dans laquelle le vin du repas m’’avait plongé et levai la tête vers lui. C’’était un ancien patron. Il fallait toujours qu’’il ait le dernier mot. Il avait toujours eu l’habitude de contredire tout ce qu’’on lui disait et ne supportait pas la contradiction.

– Il est 22h22, je t’’assure, répartis-je, sachant pertinemment que la conversation pourrait durer des heures.

– Non, il est 22h25, ma montre est toujours à l’’heure et je sais bien ce que je dis, ajouta-t-il sur un ton définitif. Elle est à l’’heure de TF1. »

Argument massue s’’il en était !

C’était parti. Comme d’’habitude. Presque à chaque fois que nous venions, il y avait un sujet sur lequel nous nous accrochions et sa mauvaise foi était réputée dans la famille. Ça ne le dérangeait pas de remettre en cause le jugement d’’un dictionnaire à propos de la définition d’un mot, par exemple. Je ne voulais pas en rester là.

– Ecoute, ça m’embête de te dire ça, mais mon téléphone est directement branché sur le satellite et il est à l’heure à la seconde près. »

Il leva alors la tête et m’’annonça fièrement, histoire de couper court à toute discussion :

– Maintenant, il est 22h26, j’’en ai la preuve.

– Et quelle preuve de plus que tout à l’’heure as-tu donc ?

– La pendule.

– Quoi la pendule ?

Je me retournai et aperçus, dans un coin de la salle la pendule comtoise qui marquait fièrement 22h29.

– La pendule marque 22h29, laissa-t-il tomber comme un jugement de cour d’’assise

– Et alors ?

– Alors, elle avance de trois minutes. Elle a toujours avancé de trois minutes. Il est donc 22h26, et c’’est moi qui ai raison. »

Que répondre à un tel argument ?

Etre certain de l’’heure juste en se basant sur une heure fausse.

Ça me rappelait un ami mathématicien de mon père qui adorait calculer en permanence et qui réglait sa montre avec 2 h 43 d’’avance ou 3 h 28 de retard, ce qui l’’obligeait à faire marcher son cerveau pour connaître l’’heure.

– Tu as peut-être souvent raison, dis-je, mais là, je suis certain que mon téléphone marque l’’heure exacte. Je ne peux même pas la régler, l’’avancer ou la retarder, l’’heure est ajustée automatiquement.

– Un téléphone qui donne l’’heure juste, on aura tout vu, pourquoi pas une cafetière qui repasse le linge ou une vache qui donne directement du beurre ?

– Peut-être, mais c’’est comme ça.. »

Un ange passa

Nous plongeâmes tous les deux nos nez dans nos tasses. La discussion allait-elle s’’arrêter là, sur ce match nul qui me convenait, mais qui devait lui laisser une impression d’’inachevé. Il n’’avait pas réussi à prouver de façon irrémédiable qu’il avait raison.

Il posa sa tasse.

– Dommage, lança-t-il rêveur.

– ..

– Oui, oui, dommage, vraiment dommage, insista-t-il.

– Qu’’est-ce qui est dommage ?

– Autrefois, il y avait l’’horloge parlante. Mais elle n’’existe plus. Dommage, vraiment dommage. Au moins, l’’horloge parlante est un arbitre impartial qui aurait pu te prouver que j’’avais raison.

Je récupère mon téléphone posé devant moi et me connecte à Internet.

Docile, Google me donne le numéro de l’’horloge parlante. A mon téléphone, il est 22h26. Je règle le haut-parleur assez haut pour que nous ayons le renseignement en même temps sans contestation possible.

– Au quatrième top, il sera exactement 22 heures 26 minutes et 40 secondes, annonce la voix synthétique.

Il regarda alors sa montre et me dit :

– Rien à faire, On ne peut même plus faire confiance à l’’horloge parlante.

Elle retarde de trois minutes. »

CQFD.


En Autriche, l’horloge parlante est en fonction depuis le 27 mars 1972. La France est le premier pays au monde à avoir mis en place une horloge parlante. C’était le 14 février 1933.


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26 Mars 2005 – Une tasse de thé

« Vous reprendrez bien une tasse de thé ? » demanda la vieille dame en se penchant vers Monsieur Rodolphe, enfoncé dans le fauteuil moelleux.

L’ambiance était électrique et tendue, comme tous les mardis après-midi. La tension était palpable et épaisse.

Comme tous les mardis, elle avait invité son ancien médecin à venir partager 64 cases noires et blanches et 32 pièces de bois tourné.

Il savait ce que cela signifiait. Elle avait poussé sa dame en E4 depuis trois coups déjà, innocemment, et cela n’avait pas éveillé son attention plus que ça. Mais le jeu d’échecs est ainsi fait. C’est lorsqu’il est trop tard que tu comprends pourquoi ton adversaire a placé sa pièce ici et pas ailleurs.

Et cette phrase : « Vous reprendrez bien une tasse de thé ? » était comme un glas. Un signal. Le signal que la messe était dite, que quoi qu’il puisse faire maintenant, son sort était scellé. Elle disait ça sans faire exprès, sans faire attention, au moment où elle savait qu’elle allait gagner et que sa concentration pouvait alors diminuer.

Il regarda l’échiquier, constata que le pauvre roi ne pourrait échapper à son funeste sort, coucha la pièce sur l’aire de jeu et répondit :

— Pourquoi pas ? »

— Voilà.

C’était comme ça tous les mardis depuis bientôt trois ans. Trois ans que son André était parti et qu’elle s’était retrouvée seule dans cette vieille maison qui n’en finissait pas d’être trop grande pour elle.

Et trois ans qu’elle pensait que Monsieur Rodolphe était responsable de la mort d’André. Certes, il n’avait rien fait pour accélérer les choses, mais elle lui reprochait de n’avoir pas vu arriver la complication, et surtout d’avoir laissé la situation empirer jusqu’au point de non-retour. « Il aurait pu, s’il avait voulu » répétait-elle sans cesse à sa fille.

Mais Monsieur Rodolphe n’avait pas vu, n’avait en effet pas mesuré l’étendue des dégâts et l’un de ses plus anciens patients était parti en deux mois. Balayé, liquidé. Le médecin ne s’était pas vraiment senti responsable, mais il avait été très affecté par ce décès. Il avait quitté la profession pour se consacrer à son jardin, et pour tâcher d’améliorer sa technique aux échecs.

Elle était une excellente joueuse. Ils en avaient passé des soirées avec son André, face à face sur la table du salon à pousser le bois. Parties simples, parties rapides, blitz, parties à l’aveugle, de mémoire, avec pièces, sans pièces. Plus de trente ans à jouer tous les deux.

Et lorsqu’elle s’était retrouvée seule, elle avait appris, au hasard d’une discussion, que M. Rodolphe cherchait un ou une partenaire. Elle s’était alors proposée. Et ainsi, chaque semaine, elle le poussait dans ses derniers retranchements, le laissait comprendre, évaluer la situation, se rendre compte que la mort était inévitable, irrémédiable. Chaque semaine, elle tuait son roi, et chaque semaine elle vengeait son André.

— Au fait, dit-elle à l’adresse du médecin, j’ai reçu ce matin les résultats de mes dernières analyses, pourriez-vous y jeter un œil rapide ?

L’ancien médecin se saisit de l’enveloppe, ajusta ses lunettes, sortit la feuille, la parcourut rapidement, revint sur certains chiffres.

La vieille dame le regardait, attendant son verdict. Mais elle irait bien sûr voir son médecin traitant pour la lecture officielle de ces résultats. Il replia la lettre avec soin, la remit dans l’enveloppe, referma ses lunettes et les replaça dans la poche de sa veste.

« Alors, demanda-t-elle ?

– Rien de bien méchant, répondit-il. A peu de chose près, tout va bien.

L’enveloppe à la main, il regarda à nouveau l’échiquier où les dégâts de la bataille étaient toujours là, bien visibles.

Son regard se posa à nouveau sur l’enveloppe, puis sur le roi, couché au milieu du champ de bataille. Vaincu, humilié comme il l’était presque chaque semaine depuis trois ans.

Alors il posa l’enveloppe, calmement, tranquillement, approcha la tasse de la vieille dame, se saisit de la théière et lui demanda :

— Reprendrez-vous une tasse de thé ? »


Le 26 Mars 2005, reprenait le tournage de la série Doctor Who après seize années d’arrêt. Doctor Who est historiquement la plus longue série de science-fiction de tous les temps1,2, comptant 685 épisodes de 26 minutes (dont 253 en noir et blanc), 15 épisodes de 45 minutes, un de 90 minutes et 144 de plus depuis sa re-création de 2005. La série compte 846 épisodes et est encore en cours de production.


Tous les textes de Mars sont accessibles sur “Chaque jour a son histoire – Mars”. 

25 Mars 1581 – Meilleurs voeux

Comme d’habitude, champagne, petits fours et pâtisseries seront de la fête ce soir. Comme tous les ans, on va rire, on va chanter, on va boire, se souhaiter les bons vœux et s’embrasser sous le gui. Pour ce nouvel an, on mangera peut-être les premières fraises, si la saison est avancée.

Toutes les femmes sont aux fourneaux, préparant les mets qui seront dégustés ce soir, les enfants courent et s’égaillent dans les champs, cueillent quelques fleurs qui décoreront les tables des convives. Les hommes des campagnes sont partis chasser pour que les tables soient encore mieux garnies. Peut-être un marcassin ou un jeune faon. On ne sait jamais !

Mais la fête sera triste car elle sera la dernière. Le pape nouvellement installé l’a déclaré récemment. Fini le nouvel an sous le premier soleil du printemps. Finis les premiers fruits sur la table des invités. Finis les croquants légumes de printemps. Il faudra désormais se résoudre à fêter la nouvelle année en plein cœur de l’hiver, dans le froid, la neige, la glace et les bourrasques hivernales. On mettra des pommes de pin pour décorer, on mangera des fruits secs et des légumes d’hiver. Tout cela à une semaine de Noël. Mais il parait que tous les pays vont s’y mettre, alors à quoi bon manifester, dire son mécontentement et faire des pétitions. Les temps changent et il va bien falloir s’y faire !

Une seule consolation : cette année, il ne faudra pas attendre un an pour se souhaiter une bonne nouvelle année, mais seulement neuf mois à peine !!


Histoire vraie – Le 25 Mars 1581 a été le dernier Nouvel An fêté à l’arrivée du printemps. Désormais, selon le nouveau calendrier grégorien mis en place, l’année commencera le premier janvier. Et ce tous les ans et dans tous les pays. Car avec le calendrier julien, la date de début d’année pouvait varier selon les années. Ce calendrier n’a été généralisé qu’au début du XX° siècle !


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24 Mars 1909 – Faits divers

Un étrange accident de voiture

De notre envoyé permanent en Louisiane Joseph Langley

Mercredi matin, vers neuf heures, un accident de la circulation a fait deux morts sur la petite route d’Arcadia, à hauteur de la commune de Bienville.

Les circonstances de l’accident sont toujours troubles. Une enquête a été ordonnée pour en connaître les causes.

Vers dix heures, les secours sont arrivés et ont relevé les corps des deux occupants de la Ford V8. Il s’agit de Monsieur Clyde Barrow, âgé de vingt-cinq ans, sans profession, et de sa compagne Mademoiselle Bonnie Tyler, âgée d’à peine vingt-quatre ans.

Le conducteur n’était pas ivre et la possibilité d’un accident dû à l’alcool n’a été retenue. Peut-être le jeune homme, grisé par le moteur de cette belle automobile a-t-il appuyé un peu trop sur l’accélérateur ? Il n’est pas exclu que la vitesse du véhicule ait été excessive.

L’épave du véhicule a été enlevée par un garagiste appelé sur les lieux. Les premières constatations font état de 150 impacts de balle de tous les côtés de la voiture. Peut-être y a-t-il là une piste intéressante à creuser. La police nous a déclaré qu’elle ferait tout son possible pour mettre au jour les circonstances de ce drame.

Notre journal présente ses plus sincères condoléances aux familles de Monsieur Barrow et de Mademoiselle Tyler dont la mort des enfants a endeuillé notre petite paroisse…


Histoire vraie – Bonnie and Clyde étaient spécialisés dans l’attaque à main armée de banques. On leur attribue également douze meurtres. Ils ont été abattus par les forces de police le mercredi 23 mai 1934. Clyde Barrow était né le 24 mars 1909.


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