28 février 1935 – Un acronyme célèbre

 

Ils étaient cinq chimistes à travailler à l’usine DuPont de Nemours, à Wilmington dans le Delaware.

Dirigés par leur directeur de laboratoire Wallace Carothers, ils travaillent depuis longtemps à la création d’un fil nouveau et entièrement synthétique. Rien de naturel là-dedans, uniquement du chimique. Depuis quelques mois, les ingénieurs savent que la découverte est proche. Les essais sont de plus en plus concluants. Ils se relaient au laboratoire nuit et jour , œuvrant sans relâche à ce qui sera la découverte du siècle, ils en sont persuadés. Délaissant leurs épouses, ils restent chercher, et chercher encore jusqu’à des heures avancées de la nuit.

Et enfin, le 28 février 1935, la fibre est isolée. Elle s’obtient par polycondensation à chaud d’une molécule possédant deux fonctions acide carboxylique et d’une molécule avec deux fonctions amine.

Ce sera une révolution. Le prix Nobel est peut-être au bout de cette découverte.

Afin de populariser cette nouvelle matière, il faut lui trouver un nom. C’est un comité de trois membres qui se met autour d’une table en 1938 pour chercher un nom facile à retenir. Le Docteur E.K.Gladding qui préside cette commission propose d’abord  norun (pour no run, soit « ne s’effile pas »). Pour éviter un risque de publicité mensongère, le terme doit être changé en Nuron, qui rime avec Rayon ou coton.

Enfin, tout le monde réussit à se mettre d’accord. Pour rendre hommage aux épouses délaissées des cinq chercheurs qui ont passé leurs nuits à mettre au point cette nouvelle fibre, on donnera au produit un nom formé par les initiales des prénoms des cinq femmes. Elles s’appelaient Nancy, Yvonne, Louella, Olivia et Nina.

Le NYLON était né.

Imaginez une seule seconde qu’elles se soient appelées Brigit, Irina, Tania, Carol et Helen..

Ou encore Wendy, Helen, Olivia, Rachel et Esther.

Ou encore Patricia, Ursulla, Sandy, Sarah et Yvonne…

Je pense qu’on aurait trouvé une autre solution que les prénoms des épouses.

 

Le nylon a été mis au point par Wallace Carothers et son équipe, travaillant chez DuPont de Nemours à Wilmington le 28 février 1935. Le premier article en nylon a été commercialisé en 1938. C’était une brosse à dents. Wallace Carothers s’est suicidé en 1937. À noter que nylon est un acronyme, et non une marque. Il ne nécessite donc pas de majuscule pour l’écrire.

 

27 février 1925 – Une invention capitale

 

On a souvent donné aux objets usuels le nom de leur inventeur. Guillotin nous a laissé la guillotine, Poubelle la poubelle, Diesel le moteur qui porte son nom, Rubick le Rubick’s cube et Montgolfier la montgolfière. Les noms des inventeurs sont tombés dans le domaine public.

Mais connaissez-vous le Bjørklund ?

Non ? Mais si, réfléchissez, voyons ! Thor Bjørklund est un inventeur célèbre quand même.

Allez donc vous promener en Norvège, et prononcez son nom (enfin, essayez de le prononcer pour commencer), tout le monde saura de quoi vous parlez. Chaque foyer norvégien possède un Bjørklund , voire deux ou trois. C’est vital. On se demande bien comment on ferait si on n’en possédait pas.

Voyons l’engin, et surtout la genèse de cette invention capitale pour l’humanité.

Nous sommes dans la première moitié du vingtième siècle, entre les deux guerres pour être plus précis.

Thor Bjørklund a une formation de charpentier, puis il devient ébéniste. Il habite près de Lillehammer et chaque jour, il part sur les chantiers avec sa gamelle.

« Grunnhilde, dit-il à sa femme, tu penses à mon repas de demain midi, s’il te plait ?

Thor n’est pas cuisinier pour un sou. Grunnhilde non plus d’ailleurs. Chaque jour, pour son repas de midi, elle lui prépare des brødskivers dans son matpakke. Des sortes de sandwiches, avec du jambon, une saucisse, au choix, et surtout, des fines lamelles de brunøst, ce fromage brun typique des côtes norvégiennes.

Chaque soir Brunnehilde prépare les brødskivers de son mari. Chaque midi il les déballe de son panier, et chaque jour, il râle.

– Sacrée bon sang de bonsoir de Brunnehilde. Incapable de couper des tranches fines de brunøst. Merde alørs ! Ça va barder ce soir quand je vais rentrer à la maisøn !

Et chaque soir, lorsqu’il rentre, il passe un savøn à son épouse.

– C’est quand même incroyable, tous les jours je te le dis, et tous les jours tu recommences. Tu es donc incapable de couper des tranches fines ? Bon sang de bon D. de M… C’est quand même pas compliqué de couper fin.

– Si, c’est compliqué. Je m’applique tous les jours pour que tu sois satisfait, je transpire à grosses gouttes, je sue sang et eau chaque soir pour te couper des tranches fines, de plus en plus fines, et toi, tu n’es jamais content ! Crøtte de bique à la fin, explose Brunnehilde.

– Mais couper fin, c’est à la portée du premier imbécile venu. Regarde, moi, tous les jours, je taille des copeaux de bois beaucoup plus fins que tes tranches de fromage.

– Et avec quoi tu les fais tes copeaux fins, Monsieur je sais tout ?

– Avec mon rabot, évidemment, avec quoi veux-tu ?

Brunnehilde marque un temps d’arrêt.

– Hé bien, puisque tu es si malin, Monsieur l’ébéniste, tu n’as qu’à faire un rabot à brunost. Comme ça, tes tranches de fromage seront de l’épaisseur de tes magnifiques copeaux de bois.  En attendant, moi je vais me coucher. Et ne t’avise pas de me toucher, je suis pas d’humeur, et j’ai mal à la tête. Bonne nuit.

Brunnehilde monte se coucher. Thor reste en bas, tout seul. Son repas du lendemain n’est pas prêt. Il commence par se servir un petit verre d’Akvavit, puis deux, puis trois.

Consciencieusement, il se coupe deux tranches de pain qu’il taille en triangles, découpe une fine lamelle de jambon cru à l’aide du long couteau à viande. Au moment de passer à la découpe du fromage, Thor a une hésitation. Il prend un petit verre d’Akvavit pour se donner du courage et se dirige vers sa sacoche à outils posée dans l’entrée. Il défait les lanières de cuir, ouvre le sac de toile et se saisit de son rabot. Il le règle au plus fin possible et se dirige à pas lents vers le brunost posé sur la table. D’un geste habile et professionnel, il fait glisser l’outil sur le fromage.

Alléluia ! Il vient de couper une tranche d’un demi-millimètre d’épaisseur. Délicatement, il la saisit du bout des doigts en faisant bien attention de ne pas la casser, tellement elle est fine, et la porte à sa bouche. Fondant, léger, délicieux, en un mot : parfait !

Il coupe une nouvelle tranche, la place sur une assiette, et monte la porter à sa femme.

– Voilà, Bunnehilde, ce que j’appelle une tranche de brunost correcte ! (ce qu’il peut être désagréable avec sa femme, ce type, c’est incroyable). Je l’ai faite avec mon rabot.

– Lequel ? demande-t-elle.

– Le gros, celui de mon boulot.

– Alors ne compte pas sur moi pour utiliser un engin pareil dans ma cuisine. Si tu veux que je te fasse des belles tranches, fabrique-moi un rabot à fromage, un rabot spécial.

Et voilà, l’affaire était lancée.

Dès le lendemain, Thor Bjørklund se met au travail, et en un mois à peine, le premier rabot à fromage est lancé. Un prototype d’abord, vite amélioré, puis Thor se décide à déposer le brevet.

– Comment vais-je l’appeler ce rabot, demande-t-il à Brunnehilde.

– Le rabot à fromage de Thor Bjørklund, répond-elle.

– Pas possible, ça ne rentre pas dans les cases du formulaire de dépôt de nom, rétorque Thor (qui avait raison d’ailleurs).

– Alors, appelle le le Bjørklund, tout simplement. »

 

Histoire vraie – Le 27 février 1925, le charpentier Thor Bjørklund dépose le brevet du rabot à fromage qui porte aujourd’hui son nom. En 1927, il devient chef d’entreprise après avoir créé la Thor Bjørklund & Sønner AS. Près de deux millions de Bjørklund sont fabriqués chaque année. Depuis sa création, la société a fabriqué plus de soixante millions de Bjørklund. Thor Bjørklund est décédé le 8 décembre 1975, laissant derrière lui un outil utilisé quotidiennement par des millions de personnes. Un bienfaiteur de l’humanité.


Je possède chez moi 4 exemplaires papier de « Chaque jour a son histoire – Février » avec l’ancienne couverture. Les textes sont le mêmes, mais la couverture est différente de celle qui est actuellement en place.

Ces 4 exemplaires, je les donne aux 4 premiers qui les commanderont sur mon site.

Si ces livres ne me rapporteront rien, je ne souhaite pas non plus qu’ils me coûtent quoi que ce soit.

Je laisse donc les frais de port à votre charge, soit 4 euros.

Cependant, si vous pensez que je peux vous donner ce livre de la main à la main (sans expédition), appliquez le code promo rosalie et la commande sera entièrement gratuite !

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Profitez-en !!!

Chaque jour a son histoire : Février (Ancienne couverture)

 

 

26 février 1802 – Le bien nommé

 

Au hasard d’une rue, au flanc d’une voiture
Je vis une inscription qui avait fière allure.
En lettres argentées sur un fond étoilé
Était écrit en gras : Victor Hugo, Plombier.

L’artisan était là, près de son véhicule,
Énorme, bedonnant, on aurait dit Hercule.
Il déchargeait son coffre. Les tubes et les tuyaux
Allaient rejoindre au sol les clés et les marteaux.

Étonné par le nom du roi du lavabo
Je m’approchai de lui, et lui dis tout de go
« Vous avez de la chance d’être si bien nommé,
Un nom comme celui-là, mon Dieu, quelle destinée !

– Ce n’est pas de la chance, répondit le plombier,
Voilà plus de  vingt ans que je suis installé.
D’ailleurs je suis né là, au coin de cette rue,
Il est normal Monsieur, que mon nom soit connu. »

 

Mon père racontait souvent cette blague. J’ai pris plaisir à la retranscrire en alexandrins, pour fêter l’anniversaire de Victor Hugo, né le 26 Février 1802 à Besançon. Victor Hugo, l’écrivain, pas le plombier.

 

25 février 1922 – Un si gentil monsieur

 

Anna est à la gare, attablée non loin du comptoir de zinc. Elle est amoureuse, enfin ! Elle a trouvé l’homme de sa vie, du moins le pense-t-elle.

Voilà plus de six mois qu’ils se fréquentent et la vie est belle, rose, agréable et fleurie.  Certes, il a quelques années de plus qu’elle, mais il a de la tenue et du savoir-vivre. Il est prévenant, toujours à l’écoute de ses demandes. Ils ont eu peu de fois l’occasion de profiter de moments de douceur, mais elle sait que cela va venir, durant cette froide journée de décembre qu’ils vont passer ensemble. Lendemain de Noël, seuls, tous les deux dans une petite maison de Seine et Oise, à l’abri de regards. Peut-être vont-ils faire l’amour. Cela fait si longtemps ! Elle sait qu’elle va céder si ses avances se font pressantes.

« Restez donc ici finir votre chocolat pendant que je vais chercher les billets de train. Je reviens immédiatement.

Voilà ce qu’il lui a dit, il y a cinq minutes.

De la place où elle se trouve, elle l’aperçoit, au guichet, en train de faire la queue, son chapeau melon sur la tête et son costume noir, strict mais élégant. Voilà qu’il se retourne et la salue de loin. Quelle classe ! Et puis ce petit collier de barbe qui illumine son visage lui va si bien. Bon, il est plutôt petit, plus petit qu’elle, mais doit-on s’arrêter à pareils détails quand on cherche un mari ?

Anna se remémore les événements qui ont précédé ce départ en lune de miel.

Tout a commencé au mois de mai.

Avant de rejoindre son travail, elle lit les informations du jour. C’est une habitude chez elle. Chaque matin, une fois sa toilette faite et pendant que le café coule, elle descend les trois étages de son immeuble et se rend au kiosque du coin de la rue. Là, elle achète « Le journal ». Après avoir échangé quelques banalités avec le marchand de journaux, elle remonte chez elle. Le café est prêt. Un grand bol, deux sucres, une lampée de lait pour éclaircir le café noir et une tartine de pain juste frottée avec le moins de beurre possible.

C’est que les temps sont durs. Les hommes sont à la guerre. Beaucoup sont à Verdun où se déroule depuis des mois ce que tout le monde espère être la dernière bataille contre les allemands, la bataille décisive. Déjà trois mois que ça dure et rien ne laisse espérer la fin. Alors les femmes sont au travail pour faire tourner la machine économique française. Anna ne fait pas exception à la règle. Elle est secrétaire dactylo dans une compagnie d’assurances. Quarante-cinq ans, veuve, c’est une belle femme brune aux traits fins et gracieux. Elle est élégante, toujours habillée avec distinction et délicatement parfumée, sans excès. Son chef de bureau lui fait un peu de l’œil, mais elle ne veut pas le voir, pas le savoir. Il est beaucoup plus vieux qu’elle, sinistre, sans gaieté et sans joie de vivre apparente. Elle possède une petite fortune personnelle et maintenant, aimerait bien trouver un homme avec qui partager son quotidien.

Alors, chaque jour, après s’être tenue informée des nouvelles du front, elle regarde les petites annonces. Elle a déjà répondu à trois propositions, mais sans suite. Deux hommes qui, visiblement recherchaient un cinq à sept pour agrémenter et réchauffer leurs soirées d’hiver et un sans intérêt, petit chef de bureau comme celui qui tourne autour d’elle dix heures par jour.

Anna trempe sa tartine dans le café au lait, mouille son doigt d’un geste habituel, et tourne la page du journal. Son œil balaie rapidement la page à la recherche de ce qu’elle sait trouver là. Le titre accroche son regard : « Annonces matrimoniales ». C’est là qu’elle veut arriver. D’un œil habitué à la lecture rapide, elle survole la page. Elle sait ce qu’elle cherche et ne s’attarde pas sur les annonces de la page. Sans intérêt. Elle s’apprête à renoncer et à jeter un œil sur la page des sports, lorsque son regard revient en arrière et s’arrête sur une annonce en bas de colonne centrale. « Monsieur sérieux, ayant petit capital, désire épouser veuve ou femme incomprise, entre 35 et 45 ans, bien sous tous rapports, situation en rapport. »

« Monsieur sérieux. Épouser. Il a écrit « Epouser » !!! Visiblement, ce n’est pas un de ces hommes à la recherche d’une femme pour passer un bon moment. Du moins en apparence.

Fébrilement, elle note les coordonnées de l’annonce. Elle répondra dans la journée, si elle a un peu de temps.

Plusieurs rencontres dans Paris. Il est venu une fois la chercher rue Lafayette, à la sortie de son travail. Il l’attendait un peu plus bas dans la rue. Et puis des cafés, des chocolats, des fleurs. Ah, il sait y faire le bougre ! Elle qui pensait ne jamais retomber amoureuse, elle est bien prise dans le filet de ce Monsieur Dupont. Il a promis qu’il l’épouserait. Anna Dupont. Pourquoi pas ?

Anna souffle sur son chocolat encore trop chaud. Elle regarde vers le guichet. C’est son tour, c’est à lui d’acheter les billets. Les billets du paradis, les billets d’un séjour inoubliable, brûlant de complicité et d’amour. Elle se voit déjà tout raconter à sa jeune sœur, au retour !

Monsieur Dupont retire son chapeau, se baisse pour que sa voix passe bien à travers la vitre du guichet.

«  Monsieur ? lui demande l’employée des chemins de fer. C’est pour quoi ?

– Je souhaiterais des billets pour Gambais, je vous prie Madame.

– Première, seconde, troisième ?

– En seconde, s’il vous plait.

– Parfait. Combien de billets ?

– Un aller-retour, je vous prie.

– Un aller-retour, parfait.

– Et un aller simple également.

– Bien Monsieur, ça fera cinq francs et quarante centimes. »

 

Histoire vraie — L’aller simple, c’était pour Anna Collomb, folle amoureuse de Monsieur Dupont et prête à vivre une journée et une nuit enflammée avec son prétendant. Et elle a été servie. Car ce si gentil Monsieur Dupont, tout comme Petit, Fremyet, Tartempion ou une vingtaine d’autres pseudonymes, n’est autre que Henri Désiré Landru, surnommé « le Barbe-Bleu de Gambais ». Anna Collomb a été sa dixième victime. Sa mort est datée du 27 décembre 1916. Landru a été guillotiné le 25 Février 1922 devant l’entrée de la prison de Versailles. Alors qu’on lui proposait le verre de rhum et la cigarette du condamné, on raconte qu’il répondit : Non merci, ce n’est pas bon pour la santé.

 

24 février 1927 – Entre César et Oscar

 

Emmanuelle est montée sur scène. Elle est nominée pour recevoir le César de la Meilleure Actrice. Elle s’est faite belle, a mis sa plus jolie robe rouge choisie dans sa garde-robe, a arboré son plus doux sourire issu de son tiroir à sourires. Le sourire de la pureté, de la jeunesse de l’âme, de la gentillesse.

Elle n’a rien préparé, persuadée qu’elle ne viendrait pas parler devant le micro. Quand elle a entendu son nom, son cœur s’est mis à battre très fort, comme une jeune première, comme une débutante dans le métier. Elle, la voix envoutante de « Hiroshima mon amour » d’Alain Resnais en 1959, elle n’imagine pas une seule seconde que plus de cinquante années plus tard, on puisse encore être envouté par cette voix, à la fois douce et dure, tendre, sévère et pleine d’émotions.

La semaine prochaine, elle concourra pour l’Oscar de la meilleure actrice, face à la plus jeune des actrices pressenties pour cette distinction internationale: Quvenzhané Wallis, âgée d’à peine neuf ans. Emmanuelle pourrait être son arrière-grand-mère !

Aujourd’hui, une nouvelle étape, dans sa carrière, dans sa vie. C’est son anniversaire. Comme si vous aviez votre anniversaire entre Noël et le Nouvel An. Elle, elle a un an de plus, entre César et Oscar.

Histoire  vraie – Née le 24 février 1927, Emmanuelle Riva est décédée le 27 Janvier 2017. Elle a reçu le César de la meilleure actrice en 2013 pour le film Amour de Michael Haneke.

 

23 février 1766 – Les dangers du tabac

 

Stanislas est sur la fin de sa vie. Il a quatre-vingt-huit ans, pèse près de cent trente kilos et a bien du mal à y voir clair. Certainement la cataracte qui lui joue des tours. Le jour baisse vite en février et on n’y voit plus grand-chose dans la chambre du château de Lunéville. La lecture dont Stanislas a été un passionné pendant toute sa vie est devenue de plus en plus difficile. À peine peut-il encore lire lorsqu’il est près de la fenêtre et que la lumière arrive du bon côté du livre, ne dessinant aucune ombre sur le papier de l’ouvrage.

Alors, lorsque six heures ont sonné à la grande pendule du château, le vieux Roi s’est assis près de la cheminée pour se reposer un peu avant le repas. Comme le froid est encore vif en ce début de février, le vieillard a enfilé sa grosse robe de chambre en coton, ouatée et rembourrée, offerte par sa fille Marie, la Reine de France. Il l’aime bien cette robe de chambre. Elle est ample, colorée, et masque un peu son obésité. Et puis elle le couvre bien, l’entoure et descend jusqu’aux pieds. Car, c’est connu, on attrape souvent froid par les pieds ! Fatigué de n’avoir rien fait de la journée, il s’endort.

Des sabots de chevaux claquent dans la cour du château. Le bruit fait sursauter le vieux souverain qui ouvre un œil et s’aperçoit qu’il fait déjà nuit.

« Mince, se dit-il (en lui-même et en polonais, car il parlait les deux langues (blague de mon père)), il fait déjà nuit, j’ai dû m’assoupir. Quelle heure est-il donc ?

Il jette un œil en direction de la pendule d’argent. Mais il fait nuit. Et la pendule est loin. Stanislas n’y voit goutte. Difficilement, il s’appuie sur les accoudoirs du fauteuil recouvert de velours et après trois bonnes minutes d’efforts, réussit enfin à se lever. Petit pas après petit pas, il avance en s’appuyant à la tablette surmontant la cheminée. Sa main rencontre sa pipe posée là avant de dormir.

– Tiens, une petite pipe avant de manger, ce serait une bonne idée, songe-t-il.

Il attrape l’ustensile de bois et continue sa route vers la pendule.

– Sept heures et demie. Déjà ? J’ai dû dormir un bon moment.

Appuyé au manteau de la cheminée, il emplit le fourneau de sa pipe d’une pincée de tabac, teste d’un coup de gorge le bon passage de l’air et se penche pour ramasser un tison afin d’allumer le foyer.

Le feu. Le feu a pris à sa robe de chambre. Le rembourrage de coton s’est embrasé comme fétu de paille et les flammes commencent à monter le long du long manteau d’intérieur.

– Gówno gówno gówno*, hurle-t-il en se donnant de grandes claque sur les jambes afin d’éteindre les flammes. Sister, Sister, Sister, viens vite !!

Sister, le vieux valet de chambre du Prince Stanislas ouvre la porte avec fracas et se précipite vers son maître.

– Majesté, majesté, ne bougez pas. Ne bougez surtout pas, laissez-moi faire.

D’un geste agile pour un homme de son âge, il retire son gilet et énergiquement, frappe sur les flammes et réussit à les étouffer. Stanislas est toujours debout, accroché à la tablette de la cheminée. Son souffle est court, la peur se lit sur son visage. Sa pauvre robe de chambre est en bien mauvais état, brûlée sur le côté gauche jusqu’à mi-taille. La mort est décidément passée bien près de lui aujourd’hui.

Sister aide Stanislas à retirer le vêtement et pose sur ses épaules une lourde couverture.

– I było gorąco, mój Boże, było gorąco**, soupire-t-il en regagnant son fauteuil aidé du fidèle Sister.

– Votre Altesse a eu bien de la chance que je sois dans la pièce à côté en train de nettoyer les bassins, sinon, que serait-il advenue d’Elle ?

– Merci, merci mon brave vieux Sister. Je te dois la vie en effet. Va maintenant prévenir les cuisines que j’ai grand faim et que je vais descendre.

– Bien votre Altesse.

– Sister, avant de partir, veux-tu bien allumer ma pipe s’il te plait ? Je préfère ne pas le faire moi-même !

– Si je peux me permettre, Monsieur le Duc, vous feriez bien d’arrêter cette manie de fumer, vous voyez bien que c’est dangereux pour vous.

– À quatre-vingt-huit ans, c’est le seul plaisir qu’il me reste. Mais désormais, je t’appellerai pour allumer ma pipe.

 

* Merde de merde de merde en polonais.

** J’ai eu chaud, mon Dieu que j’ai eu chaud.

 

Histoire vraie – Le 5 février 1766, Stanislas Leszczynski, duc de Lorraine et ex-roi de Pologne tombe dans sa cheminée en se baissant pour ramasser un tison de bois pour allumer sa pipe. S’apercevant que sa robe de chambre avait pris feu en s’approchant trop près pour lire l’heure à la pendule, il se trouve déséquilibré et tombe dans l’âtre. Lorsque, beaucoup plus tard, son serviteur le retrouve (il s’était absenté un moment), le vieux roi a la main gauche complètement calcinée et tout le côté gauche, de la cheville à l’épaule, n’est qu’une immense plaie brûlée. Après dix-huit jours de calvaire, de souffrance et  d’agonie, il meurt de ses blessures le 23 février 1766. La Lorraine tombe alors dans l’héritage de sa fille Marie Leszczynska, épouse de Louis XV. Celui-ci rattache immédiatement cette région à la France avant même les funérailles du Duc de Lorraine. La Place Stanislas, à Nancy, c’est lui !!!

 

22 février 1943 – Les hommes de l’ombre

 

Je rentre de vacances.

Une semaine au ski, à Bonneval sur Arc dans la Maurienne. Tout là-haut à plus de 2000 mètres, entre St Jean de Maurienne et le col de l’Iseran.

Location d’un appartement coquet et petit, comme tous les appartements loués pour des vacances de neige. Rien de bien particulier dans cet appartement. Le mobilier basique, habituel, confortable pour que l’on puisse passer une semaine tranquille.

Sur une étagère, dans un coin, trois livres posés sur la tranche: un SAS, un San Antonio et un bouquin plus épais, plus grand, avec, sur la couverture, un petit garçon la main levée vers la montagne. « J’appartiens au silence », de Rosine Perrier. Connais pas… J’ouvre donc l’ouvrage et tombe nez à nez avec des photos de déportés, de camps de concentration, de corps décharnés. Et puis des photos de groupes d’hommes, de femmes, des photos de famille avec des légendes terribles. « M…. avant sa déportation », « Henri… torturé et fusillé par la Gestapo en Juin 44″…

Putain de bon Dieu, Qu’est-ce que c’est que ce bouquin merdique qui va me pourrir mes vacances ? Je suis là pour faire du ski, pas pour regarder le bouquin des horreurs dont je n’ai rien à faire, surtout cette semaine !!

D’autant que nous, les Normands, la guerre, on la connaît. On a des plages du débarquement, des ponts historiques, des musées; des cimetières allemands, anglais, américains tant qu’on en veut. On a même un mémorial à Caen pour rappeler au monde entier que la Normandie est un symbole. Le président américain y est même venu il y a deux ans. Est-ce qu’il y a un mémorial à Bonneval sur Arc ? Rien du tout, juste deux noms pour la guerre 39-45 sur le monument aux morts. Alors, c’est pas les savoyards qui vont m’apprendre des choses sur la guerre !!!

Et puis, au fil des jours, j’ai ouvert ce livre, j’ai cessé de regarder avec désinvolture les photos pour m’intéresser au texte.

Bon sang… Quel livre de témoignage ! Quel ode aux résistants français. J’en suis resté sur le cul, franchement, réellement. L’auteure de ce livre est allée collecter des témoignages auprès de gens de son pays, des gens qui ont vécu la guerre, les réseaux de résistance, les interrogatoires, les tortures, la déportation et la mort de proches.

Un livre qui n’est pas écrit, un livre qui est dit. Avec les erreurs évidentes relatives à la retranscription du langage parlé. Mais heureusement que rien n’a été changé. En lisant ces lignes, on entend les voix des gens. On vit avec eux, on vibre avec eux. Mais bon, ce sont des anciens, des papis et des mamies. Ah oui, mais au moment des faits, ils avaient 17, 20, 23 ans… des gamins… Et ils ont vécu ça ? Ils ont enduré tout ce qui est écrit dans ce livre ? Et ils sont toujours là pour raconter ? Des noms dont on n’a jamais entendu parler.. Charles et Juilen Carraz, MM. Deléglise, Gautier….

Même des cheminots qui sont intervenus une nuit de juin 44, au péril de leurs vies pour lancer une locomotive sur un pont que les allemands étaient en train de reconstruire après un sabotage. Ah, des héros qui ont dû être grassement récompensés par des médailles et des honneurs..

Rien du tout, ces gars-là sont remontés sur leurs vélos qu’ils avaient cachés dans les fourrés et sont repartis. On n’a jamais connu leurs noms. Ce sont des anonymes de la résistance. Des gars qui faisaient leur possible pour apporter leur pierre à l’édifice de la libération du pays. Et puis pas si loin de ce qui se passait dans notre Normandie, ils intervenaient pour ralentir la remontée des troupes allemandes vers les plages du débarquement..

Une question m’a alors traversé l’esprit. Qu’est-ce qui poussait ces gars là à entrer dans la résistance ? Quel esprit de désintéressement et de patriotisme pouvait les faire sacrifier leurs vies ? Comment, à 18 ans, peut-on mettre à la poubelle une convocation pour le STO et partir dans la montagne se planquer pendant des mois et des années ?

Quel courage, quelle abnégation, que de savoir dire non, que de savoir résister, que de faire passer l’intérêt commun et le sens du devoir avant sa propre vie ? À Bonneval, il y avait une liste d’une quarantaine de types, prêts à intervenir. Leurs noms étaient notés sur une feuille. Ils avaient signé en face de leurs noms. Ils étaient répertoriés. Si les allemands étaient tombés sur cette liste…. Alors, moi, la quarantaine bien sonnée, qui appartiens à la première génération d’hommes français qui n’a jamais connu de guerre, je me retourne sur ces gens là, et je me dis: Qu’aurais-je été à cette époque ? Aurais-je été un brave ou un lâche ? Aurais-je sacrifié ma vie sur l’autel de la résistance ?

Un couplet de chanson passe par ma tête. JJ Goldman. Dans « Né en 17 à Leidenstadt », il se pose la même question que moi:

« On saura jamais ce qu’on a vraiment dans nos ventres

« Caché derrière nos apparences

« L’âme d’un brave ou d’un complice ou d’un bourreau ?

« Ou le pire ou le plus beau ?

« Serions-nous de ceux qui résistent ou bien les moutons d’un troupeau

« S’il fallait plus que des mots ? »

Avec ma soeur venue faire visiter à ses élèves de terminale les plages du débarquement et le mémorial, il y a une quinzaine de jours, nous évoquions ce devoir de mémoire que l’on demandait aux jeunes adultes.

Elle me disait que certains avaient pris « en pleine poire » les images du mémorial ou les alignements de croix du cimetière de Colleville.

Mais que c’était nécessaire, obligatoire et que surtout il fallait continuer à dire ces choses et à les montrer.

Vendredi soir, en me promenant en famille dans les petites rues de Bonneval, j’imaginais ce qui s’y était passé. Le village a une âme. J’imaginais des mystères, des tractations. Je regardais l’église dont le prêtre avait été un des piliers de la résistance du village et j’entendais les chuchotements des résistants.

J’ai pensé un moment prendre ce livre et l’emmener à la maison pour le finir. Apres tout, il n’est pas noté sur l’inventaire… Et puis non… C’est avec beaucoup de respect et d’admiration que j’ai remis le livre sur l’étagère avant de partir de l’appartement, en espérant que beaucoup de vacanciers comme moi l’ouvriront. Ce livre avait sa place dans cette location. Pour nous rappeler que la belle neige sur laquelle nous skions pour notre plaisir a été rougie par le sang de ceux qui ont su donner leurs vies pour nous.


 Histoire vraie – Le 22 février 2008, mourait Pierre Faillant de Villemarest, résistant, membre des services de contre-espionnage français, devenu journaliste et écrivain, spécialiste des relations internationales. Il était devenu, en 1943, l’un des chefs de « l’armée secrète » dans le Vercors.

 


Tous les textes de février sont à retrouver dans « Chaque jour a son histoire » Février. Ici ou sur Amazon.

21 février 1875 – Une affaire en or

 

« André, tu es sûr qu’on ne fait pas une bêtise ? Je n’aime pas cette idée de viager.

– Aucun risque ma chérie. La vieille a déjà quatre-vingt-dix ans. Je suis allé la voir, elle est en mauvais état.

– Son appartement est magnifique. Mais ça me parait risqué quand même. Son frère est mort à 97 ans, souviens-toi.

– Oui, je sais bien, mais au pire, si elle vit encore dix ans, ce qui serait bien un maximum, on aurait l’appartement pour 300.000 Francs. 30 briques ! Et je t’assure que vu où il est placé à Arles, c’est une sacrée affaire.

– Tu as peut-être raison, mais je ne sais pas pourquoi, je ne la sens pas cette affaire. Déjà le principe du viager, je n’aime pas trop ça.

– Tu as confiance en moi ou pas ? La mère Jeanne, je gère ses petites affaires depuis longtemps déjà. Je connais le dossier par cœur, c’est une affaire en or.

– Attends un peu, André, laisse-moi le temps de réfléchir. 2500 F par mois, c’est quand même une somme !

– Aucun problème, nous nous priverons juste un peu. Nous vivons largement tout de même.

– André, ça fait déjà longtemps que nous en parlons. Tu veux le faire, et moi, je ne suis pas chaude. Tes arguments ne me convaincront pas. Les miens non plus. Faisons comme d’habitude, jouons ça à pile ou face, qu’en penses-tu ?

– Tu es impossible. Mais c’est vrai que c’est de cette façon que nous avons résolu plusieurs de nos différends.

André Raffray sort une pièce de 1F de sa poche et la montre à sa femme.

– Pile, on achète, face ou renonce, dit-elle.

– C’est incroyable que toutes les affaires importantes, nous les ayons réglées ainsi, répond André. D’accord pour Pile on achète !

Pierre donne la pièce à son épouse.

– Lance la toi-même. Tu ne pourras pas me soupçonner de tricher.

Madame Raffray se saisit de la pièce et la lance en l’air. Elle tournoie quelques instants avant de retomber sur le parquet du salon.

La pièce tourne, hésite, et enfin s’immobilise.

– Face ! annonce-t-elle. Le hasard me donne raison.

– Ça fait deux maisons qu’on rate avec des pile ou face, mais là, je l’ai mauvaise. On manque vraiment une belle affaire.

– Le jeu c’est le jeu mon chéri. Demain, tu appelles ta cliente pour lui dire que tu renonces.

– D’accord, mais vraiment…

– Il n’y a pas de vraiment, André. Demain, à la première heure, tu appelleras Madame…. Comment s’appelle-t-elle déjà, la mère Jeanne ?

– Calment. Mais quelle importance maintenant ? »


Histoire vraie — Et pourtant, ils l’ont acheté. En 1965, Jeanne Calment, sans héritier, vend en viager son appartement à son notaire, André François Raffray. Le notaire et sa femme paieront pendant trente-deux années car Jeanne Calment a été la doyenne de l’humanité. Elle est décédée à 122 ans, 5 mois et 14 jours. L’appartement leur est revenu à deux fois son prix. Maître Raffray est décédé en 1995 sans avoir jamais été propriétaire. À sa mort, son épouse a continué à payer pendant deux ans encore. Comme quoi le cordonnier est vraiment le plus mal chaussé. Jeanne Calment était née le 21 février 1875. Il restait dix ans à vivre à Victor Hugo ! Elle est décédée le 4 Août 1997.

 


Tous les textes de février sont à retrouver dans « Chaque jour a son histoire » Février. Ici ou sur Amazon.

20 février 1927 – Scandale sur un nénuphar

Avant la fin de la lecture de ce texte, essayez de découvrir le titre d’un film.

La famille Grenouille habitait depuis peu l’étang de la Gargouille. Papa Grenouille travaillait sur le nénuphar du haut de la mare. Il était arrivé là après l’assèchement du ruisseau dans lequel il œuvrait précédemment.

Maman Grenouille faisait la chasse aux insectes, s’occupait de l’entretien de la maison et élevait ses petits. Du temps avait passé depuis l’époque où ils n’étaient que petits têtards. Maintenant, ils nageaient comme des grands, s’éloignaient de plus en plus de l’habitation des parents et avaient pris de l’autonomie.

Marie, la plus grande, sautait désormais seule de nénuphar en nénuphar, de feuille en feuille, et allait même s’aventurer sur la rive. Elle aimait partir à l’aventure dans les roseaux, au milieu des courtes lianes et des fleurs sauvages qui bordaient la mare.

Papa et Maman Grenouille en parlaient souvent le soir avant de s’endormir :

«  Notre fille a bien grandi, disait Papa Grenouille. Elle est de plus en plus indépendante, de plus en plus grande. Le temps a passé vite ma chérie.

– Je tremble chaque jour, disait Maman Grenouille. Quand je la vois s’éloigner de chez nous, je me demande tout le temps quelle rencontre elle peut faire.

– Que veux-tu qu’il lui arrive ? Nous lui avons appris à se méfier des hérons, nous lui avons expliqué comment regarder partout avant de s’engager sur la terre. Il n’y a pas de serpent par ici. Nous avons fait notre travail de parents, Maman Grenouille. Nous ne pouvons rien nous reprocher. Et puis, nous sommes bien ici, tous les autres animaux sont nos amis, n’est-ce pas ?

– Oui, tu as raison Papa Grenouille. Tous les animaux de la mare sont nos amis. Nous habitons  tous le même quartier, avec les mêmes difficultés, les mêmes privilèges et les mêmes contraintes.

Un soir, alors que toute la famille était réunie pour passer la soirée au bord de la mare, Marie Grenouille semblait inquiète. Elle n’était visiblement pas dans son assiette.

– Que t’arrive-t-il, Marie Grenouille ? lui demanda Maman Grenouille. Tu as à peine touché ta libellule. Es-tu malade ?

– Malade ? répondit Marie Grenouille. Non, pas malade. On ne peut pas appeler ça comme ça.

– Alors quoi ? ajouta Papa Grenouille. Dis-nous, tu sais bien que tu peux tout nous dire. Nous sommes une famille ouverte, prête à tout entendre.

Marie-Grenouille croqua une aile de libellule, déglutit difficilement et se lança à l’eau.

– Je suis amoureuse, Papa Grenouille.

– La belle affaire, répliqua Maman Grenouille, mais c’est magnifique, ma chérie, c’est de ton âge.

– Oui, reprit Papa Grenouille. Ta mère était même plus jeune que toi lorsque nous nous sommes rencontrés. Tu n’as pas à t’inquiéter pour ça. Comment s’appelle-t-il ?

– Il s’appelle Alain. Et il est beau ! Si tu le voyais, Maman Grenouille.

– Ton père était beau aussi quand je l’ai connu. Et il chantait si bien !

– Est-il de bonne famille ? s’inquiéta Papa Grenouille.

– Papa Grenouille, répondit Maman Grenouille. Enfin, pourquoi poses-tu cette question ? Quelle importance peut donc avoir la famille de Alain ? Notre fille est amoureuse. Je suis sûre qu’elle a fait un bon choix et qu’elle sera heureuse avec lui. Comptez-vous vous marier, Marie Grenouille ?

– Hé bien justement, Alain souhaiterait vous rencontrer pour vous parler de nos projets.

– À la bonne heure, répondit Maman Grenouille, dis-lui de venir manger demain soir. Nous ferons connaissance autour d’un ver.

– Oh, merci Maman Grenouille répondit Marie Grenouille. SI tu savais ce que je suis soulagée que vous preniez la chose aussi bien. J’avais tellement peur.

Et Marie Grenouille engloutit d’une seule bouchée son restant de libellule.

– Mais c’est normal ma belle, ajouta Papa Grenouille. Il n’y avait pas de quoi être inquiète comme ça.

Le lendemain, Marie-Grenouille partit presque toute la journée. Elle avait le cœur gai et se faisait une joie du repas du soir.

Maman Grenouille, de son côté, avait préparé la cuisine avec soin. Elle avait choisi les plus beaux moucherons, les mouches les  plus dodues, quelques moustiques appétissants et une grosse libellule chacun. La soirée allait être agréable.

Papa Grenouille était rentré de bonne heure du travail et toute la famille était impatiente de voir arriver le fiancé de Marie Grenouille.

Maman Grenouille et Marie Grenouille étaient en train de deviser devant un nénuphar lorsqu’Alain arriva sans prévenir.

Maman Grenouille leva la tête et son regard se figea soudain.

Un crapaud.

Un gros crapaud, avec les joues gonflées comme un trompettiste de jazz s’approcha et vint se placer aux côtés de Marie Grenouille.

Papa Grenouille et Maman Grenouille n’en croyaient pas leurs yeux. Leur fille, leur petit bouchon des mares était tombée amoureuse d’un crapaud.

– Bonsoir, Madame, bonsoir Monsieur, déclara Alain Crapaud en s’approchant des parents de Marie Grenouille. Je suis très heureux que vous ayez accepté de me recevoir ce soir. C’est un grand honneur pour moi de venir ici vous demander la main de Marie-Grenouille.

Papa Grenouille et Maman Grenouille bégayèrent quelques mots incompréhensibles en se lançant mutuellement des regards de détresse. Comment réagir ? Comment mettre en application l’éducation libérale qu’ils avaient donnée à leur fille ? Comment, après le mal qu’ils s‘étaient donnés, pouvait-elle leur ramener un crapaud ? N’y avait-il pas tout autour de la mare un grand nombre de grenouilles, comme eux, qui pourraient plaire à Marie Grenouille ? Pourquoi aller chercher un crapaud ? Quelle vie allait-elle avoir ? Et les têtards, avait-elle pensé aux têtards ?

La soirée passa dans l’atmosphère la plus glacée possible. Chacun mangeait silencieusement et la gêne était manifeste. Alain Crapaud et Marie Grenouille le sentaient bien. Quelque chose ne passait pas.

Papa Grenouille décida de rompre la glace.

– Vous comptez vous marier alors, demanda-il à Alain Crapaud.

– Oui, Monsieur, bien sûr. J’aime votre fille, et je ferai tout mon possible tout au long de ma vie pour qu’elle soit heureuse et ne manque de rien.

– Je l’entends bien, Alain Crapaud, répondit Papa Grenouille, mais…

– Mais, le coupa Alain Crapaud, je suis venu auprès de vous pour recevoir votre accord sans réserve. Sans votre acceptation franche et sincère, cette démarche n’a aucun sens.

– Je te remercie Alain Crapaud, répondit Papa Grenouille. J’apprécie ta démarche et je suis prêt à y répondre favorablement.

Il allait y avoir de nombreuses discussions entre Maman Grenouille et Marie Grenouille pour que les choses s’apaisent et que cette union soit au moins envisageable. Le couple même de Papa Grenouille et Maman Grenouille se trouva en danger. Accepter un crapaud dans la famille n’était pas chose aisée. Les crapauds mangent-ils la même chose que nous ? Ils ont, parait-il, des mœurs bizarres. Que diraient leurs amis ? Comment seraient-ils jugés par leurs connaissances Grenouilles autour de la mare ? Les petit têtards ne risquaient-ils pas d’être la risée du quartier ? Cela faisait beaucoup de questions à se poser, beaucoup de réponses à donner.

Et, chez Alain Crapaud, les problèmes existaient également.

– Tu es mon père, dit Alain Crapaud à Papa Crapaud, je suis ton fils. Et je t’aime. Mais tu te considères comme un crapaud, et moi, je me considère comme un batracien. Tous les batraciens sont égaux à mes yeux.»

Mais Papa Crapaud avait lui aussi du mal à avaler la pilule. Crapaud depuis des générations, aucun des siens n’avait jamais épousé une grenouille. Ce n’était pas dans les coutumes de la race des Crapauds


Histoire vraie — Si vous souhaitez connaître la fin de cette histoire, louez ou essayez de voir le magnifique film de Stanley Kramer : « Devine qui vient dîner ? »  (Guess who’s coming to dinner ?), sorti en 1967, avec Spencer Tracy dans le rôle de Papa Grenouille, Katharine Hepburn dans le rôle de Maman Grenouille, Katharine Houghton dans le rôle de Marie Grenouille et Sidney Poitier dans celui d’Alain Crapaud. Sidney Poitier dont c’est l’anniversaire aujourd’hui. Né le 20 février 1927 

En Août 2009, le Président Obama lui a remis « La médaille de la liberté », la plus haute distinction civile américaine.


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19 février 1871 – ɹıoɹıɯ ʇǝɟɟǝ,l

˙éuɹnoʇǝɹ ʇnoʇ sıns uǝ,ɾ ʇǝ

˙sɐd sıɐs ǝu ǝɾ ‘sɹnoɾ sǝl snoʇ sıɐɟ ǝl ǝɾ ǝɯɯoɔ ǝʇxǝʇ un uǝ ɐlǝɔ ɹǝʇıɐɹʇ ʇuǝɯɯoɔ sıɐɯ ‘sǝʞɐlɟ uɹoɔ sƃollǝʞ sǝp uoıʇɐéɹɔ ɐl no uosɹǝpuɐ ɐlǝɯɐd ǝp ǝƃɐıɹɐɯ ǝl ‘ʎǝlnoq ʎʌǝǝʇs ǝp ınlǝɔ no ïɐɹɐz ɐʞıɹ ǝp ǝɹıɐsɹǝʌıuuɐ,l uǝıq ɐ ʎ lı

˙ɹǝıɹʌéɟ 91 np ʇuǝʇıɐɹʇ ınb suǝıl sǝl suǝs sǝl snoʇ suɐp éllınoɟ ıɐ,ɾ ‘épɹɐƃǝɹ ıɐ,ɾ ‘ʇuɐʇɹnod

˙ınɥ,pɹnoɾnɐ ɹǝʇıɐɹʇ à ʇuɐssǝɹéʇuı ʇǝɾns un ɹǝʌnoɹʇ à sɐd ǝʌıɹɹɐ,u ǝɾ ‘ɹǝɥɔɹǝɥɔǝɹ ʇǝ ɹǝɥɔɹǝɥɔ nɐǝq ıɐ,ɾ ǝnb lı-ʇsǝ sɹnoɾnoʇ

¿ sɹnoɾ sǝl snoʇ ǝɹıɹɔé,p ǝpnʇıssɐl ǝuıɐʇɹǝɔ ǝun ǝɔ-ʇsǝ

¿ uoıʇɐɹıdsuı,p ǝnbuɐɯ ǝl ǝɔ-ʇsǝ

¿ ǝnƃıʇɐɟ ɐl ǝɔ-ʇsǝ

 

Histoire vraie – Le 19 février 1906, le médecin américain John Harvey Kellogg et son frère l’entrepreneur Will Keith Kellogg créent la Battle Creek Cornflake Company. Le Corn Flakes était né.


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