9 Avril 1933 – Le Professionnel

Saint Pierre n’en peut plus. Il est exténué. Depuis ce matin, il est assailli de demandes de permissions exceptionnelles. Il discute, il écoute, il entend, et finalement, pour tout le monde, il cède et signe les autorisations, considérant que les requêtes sont recevables.

Parce que vous ne le savez peut-être pas, mais au Paradis, il est possible, une fois dans sa vie éternelle, de demander une permission d’une journée afin de célébrer un événement exceptionnel en compagnie de la personne de son choix, encore vivante sur la Terre que Dieu a créée.  Depuis quelques jours, le gardien des clés du Paradis est assailli de demandes, écrites ou orales, afin, pour tout le monde, d’obtenir une sortie de vingt-quatre heures, et tous pour la même raison. Tous pour assister au même anniversaire.

C’est l’heure. Tous les futurs permissionnaires sont à la porte du Paradis, attendant l’ascenseur céleste qui leur permettra, pour quelques heures, de redescendre sur la Terre qu’ils ont quittée il y a plus ou moins longtemps. La foule est bruyante, agité et excitée par cette idée de revoir celui qu’ils ont aimé.

En tête de queue, si j’ose dire, se trouve Claude Chabrol, le sourire aux lèvres, fier d’être le premier à monter dans le céleste appareil.

– Bon, allez, tu avances ? lui souffle Jean-Pierre Melville, son inséparable chapeau vissé sur la tête.

– Une seconde, lui répond Chabrol, le patron n’a pas encore donné son accord.

– Tu crois que Godard sera là ? demande Henri Verneuil à Philippe de Broca.

– S’il a pu revenir de Suisse, à mon avis, il sera présent. Il ne manquerait plus qu’il ne soit pas là.

– C’est vrai, ajoute François Reichenbach, on fait bien l’effort de se déplacer, nous, alors, les terrestres ont intérêt à se bouger le cul !

– T’as prévu quoi comme cadeau, toi ? demande Jacques Deray à René Clément.

– C’est Robert Enrico qui s’en est occupé, répond Deray. Il a dû prendre un Monopoly du paradis, il me semble, ou des dragées au poivre, il hésitait.

– Merde, peste Louis Malle, un peu plus loin dans la file, j’ai pas vu Gérard Oury. J’espère qu’il n’a pas raté le bus qui nous amenait ici.

– Non, répond François Truffaut, on est parti ensemble. Il était avec Claude Sautet et Marc Allégret. Il s’est mis sur son trente-et-un, tu verrais ça ! Pour rien au monde, il n’aurait voulu rater un tel événement.

– Quand je pense que par la même occasion, on va revoir Edouard Molinaro, commente Vittorio de Sica.

– J’espère bien, répond Marcel Carmé. Et puis pas que lui. D’après ce qu’on m’a dit, Lelouch sera là aussi, et puis  Philippe Labro, Peter Brook, Marcel Ophüls et Alain Resnais.

– Alain ? interrompt José Giovanni. La dernière fois que je l’ai vu, c’était avec Alexandre Arcady et Georges Lautner. Ça fait un sacré bail. Ça va me faire tout drôle de revoir tout ce petit monde !

– Avancez, bon sang, avancez, sinon on ne sera jamais à l’heure ! C’est Michel Boisrond qui s’impatiente et commence à avoir quelques mouvements d’humeur.

– Pousse pas, Michel, lui lance Roberto Castellani. Ça ne fera pas avancer plus vite.

Enfin, l’ascenseur se présente et tout ce joli monde embarque, direction la Terre, pour une soirée qu’ils espèrent inoubliable.

Chabrol, le premier, monte dans la cabine, suivi de tous ses confrères, tous ses amis réalisateurs qui ont un point commun. Ils ont tous dirigé Jean-Paul Belmondo .


Histoire vraie, si on veut… – Jean Paul Belmondo est né le 9 avril 1933 à Neuilly sur Seine. Il fête aujourd’hui ses quatre-vingt-huit printemps !.

Je vous laisse faire le tri des réalisateurs vivants ou décédés parmi tous ceux dont le nom est écrit en gras.


Retrouvez toutes les histoires d’Avril dans “Chaque jour a son histoire – Avril

8 Avril 1943 – Une carte postale de Berlin

« Otto, je pars en courses, as-tu besoin de quelque chose ?

— Prends ce que tu peux, tu sais bien que tu ne trouveras pas grand chose de toute façon.

— Je sais. Et puis je vais beaucoup plus loin, tu sais que l’épicerie de la Gemüsestrasse a été bombardée dans la nuit de dimanche à lundi. Et la boucherie est en travaux parce qu’un mur porteur a été touché aussi.

— Que veux tu ? On ne peut pas râler après les Anglais. Ils font ce que nous appelons de nos vœux, oui ou non ?

— Oui bien sûr. Mais au quotidien…

— Ecoute Elise, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs…

— Je sais, je sais… Tu fais quoi, toi ?

— Je vais à l’usine évidemment !

— Oui bien sûr, mais je veux dire, pour les cartes ?

— Je ne sais pas encore, en rentrant, je descendrai surement du tram au jardin zoologique. Fasanenstrasse, je n’y suis encore jamais allé.

— C’est bien, c’est loin ! Allez, je file, dépêche-toi, tu vas être en retard !

— A ce soir Elise ! Et si tu vas loin de la maison, pense à prendre deux ou trois cartes. Et un timbre avec la tête de qui tu sais !

— Oui, je m’en occupe. Sois prudent !

— Ne t’inquiète pas. »

Et voilà Elise et Otto Hampel partis tous les deux pour leur longue journée.

Il fait froid à Berlin en ce début de décembre 1943. La semaine dernière, il a même neigé et la porte de Brandebourg était toute blanche. Une bonne chose que la neige masque un peu les gravats qui recouvrent la ville actuellement. Régulièrement, surtout la nuit, les avions anglais survolent la capitale du Reich et font pleuvoir la mort et la destruction. Plusieurs gros bâtiments au nord de la ville ont été en partie rasés. Heureusement pour le couple Hampel, leur quartier a été épargné. Pour le moment du moins, car les Anglais risquent fort de revenir.

Au début de la guerre pourtant, ils étaient plutôt favorables au Reich et à son Führer. Otto a même été un chef de groupe au sein du parti National Socialiste, et Elise a été également largement impliquée dans les sections féminines du parti nazi. Mais leurs idées ont évolué, ils ont commencé à manifester de la défiance pour le parti.

Et puis le jeune frère d’Elise a été tué sur le front. Et tout a basculé…

Otto a terminé sa journée aux usines Siemmens de Berlin. Un travail d’ouvrier qui lui a pris près de dix heures de sa journée. Travailler pour le Reich, ne pas faire de vagues, surtout passer inaperçu.

A l’arrêt du tram du jardin zoologique, il descend et marche dans Bachstrasse, laissant le zoo sur sa gauche. Il traverse les deux bras du canal et le voilà dans Fasanenstrasse. Après plusieurs minutes de marche, Otto pousse la porte d’un bâtiment de pierre grise et entre dans le vestibule. Sans allumer la lumière, il monte un peu plus d’un étage et s’arrête au milieu de l’escalier. Il jette un coup d’œil circulaire autour de lui, ouvre son manteau et sort une carte postale qu’il dépose sur l’avant dernière marche de pierre. Rapidement, il quitte les lieux, reprend Fasanenstrasse vers l’ouest et se dépêche de rentrer chez lui. A pied. Pas question de reprendre le tram et de risquer de se faire pincer. Régulièrement il se retourne. Non, visiblement il n’est pas suivi. Cette fois-là sera encore bonne.

Otto est heureux. Il vient de déposer sa quatre centième carte. Toutes le polices de la ville sont sur les dents. Son style de protestation a fait des émules et ils sont nombreux maintenant à déposer ça et là des cartes de protestation contre le régime. Des cartes aux termes de plus en plus violents. Si lui, Otto a été le premier, ils sont maintenant des dizaines à essaimer dans Berlin des bulletins et des lettres dénonçant Hitler et son régime.

En chemin vers la maison, Otto va acheter une bouteille de vin blanc pour fêter avec Elise le succès de leur entreprise.

Berlin gronde, le régime tremble. Peut-être bientôt ce château de cartes qu’est le troisième Reich s’écroulera-t-il de l’intérieur par la force d’innocentes cartes postales…


UCHRONIE : En décembre 1943, l’histoire de Otto et Elise Hampel était déjà terminée depuis longtemps. Entre Août 1940 et septembre 1942, le couple a écrit et déposé dans la ville 285 cartes, 268 d’entre elles ont été récupérées par la Gestapo. À l’automne 1942, une passante ayant aperçu Otto déposer une lettre dans une boite aux lettres le dénonce à la Gestapo. Les époux Hampel sont arrêtés, jugés et condamnés à mort.

Ils ont tous deux été guillotinés le 8 Avril 1943.

Personne n’a jamais repris leur idée et ils ont été seuls à déposer des cartes. Au contraire, les berlinois qui découvraient ces cartes se hâtaient de les apporter à la Gestapo.

Voici quelques exemples de ce qu’ils écrivaient :

 « Avec de la fausse propagande et de grands efforts, Hitler est parvenu avec sa bande à nous berner, nous les Allemands, au sujet de ses propres crimes ».

Ou bien: « Nous ne voulons pas d’un ordre mondial capitaliste pour lequel un Hitler se bat et envoie mourir nos pères et nos fils!”.»

Ou encore ; « Le criminel Hitler a souillé l’honneur allemand. Femme allemande, ne te mets pas au travail au service de la machine de guerre hitlérienne. »

« Il est grand temps de faire preuve de courage et de montrer les dents au gouvernement hitlérien. Voilà huit ans qu’il nous trompe et nous dit : Tu la fermes ou c’est le camp de concentration ! »


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7 Avril 1786 – Le 21

« Vous êtes arrivés à Bordeaux. Bordeaux Saint Jean, Bordeaux Saint Jean, trois minutes d’arrêt. Correspondance pour Paris Montparnasse Quai A. Départ 18h02. Correspondance pour Toulouse Quai… »

Je n’écoute plus. Je n’entends plus. La voix synthétique se perd dans les quais et les entrées de souterrains… Le train de Paris pourrait partir du quai Z ou du quai Q, ce serait la même chose. Je m’en fous. Ça ne m’intéresse pas. Alors je zappe. Mon cerveau se met en jachère de ce bruit. Je décroche.

Parce que je m’en fous. Parce que je ne vais ni à Paris, ni à Toulouse, ni à Dax, ni à Narbonne. Je suis venu voir ma mère à Bordeaux. Ma mère, mes sœurs, mes beaux-frères, neveux et nièces. Hors de question que je reparte où que ce soit. C’est déjà assez loin de venir jusqu’ici !!

Arriver dans une grande ville à 17h30 un vendredi soir, c’est quasiment de la folie… Ça grouille de partout. Quelle faune !!

Avant de me lancer dans l’entonnoir de l’escalier mécanique, dix à se présenter de front pour un seul qui passe, et encore difficilement avec sa valise, je m’arrête dans un coin pour prévenir que je suis arrivé. Maintenant, c’est devenu important, essentiel. Prévenir, avertir, aviser. « Je suis bien parti ». « Je suis en route ». « Je suis bien arrivé ». Et je ne suis pas le seul. Les écrans bleus des téléphones sont les petites lucioles des villes, allumées en permanence, ou presque. Je suis près de l’accès au quaI décidément, ça n’avance pas ce soir. Bloqué entre la boutique de Cannelés et la maison de la presse, j’essaie tant bien que mal de rédiger un SMS aussi rapide qu’important.

D’abord murmure, elle se fait de plus en plus nette. La gare semble s’arrêter de bruisser pour lui laisser la place. De murmure, elle devient mélodie, puis musique, véritable musique qui me frappe en pleine figure. Cette musique. Mon Dieu, cette musique. Je sais, je la connais, je ne connais qu’elle. Bon Dieu. Le 21.

Un piano ? Ici, dans cette gare ? Et ces premières notes que je reconnaitrais au milieu même des flammes de l‘enfer ou à dix mille mètres sous la surface de la mer … Où est-il ce piano ? Mes yeux fouillent à la vitesse de l’éclair, mes oreilles partent en tous sens. Je ne vois rien, mais j’entends. Mes radars sont tous sortis, tous en alerte maximale. On joue la musique de mon enfance ici et je ne vois pas qui, et je ne vois pas où…

Ça y est, je l’ai repéré. En bas de l’escalator, tout en bas, pour que la musique monte et envahisse la gare entière. Je le vois enfin depuis le garde-fou sur lequel je suis appuyé. Les notes de piano montent, volent, douces, tendres, sucrées. Je les vois, je les entends, comme des bulles légères dans un verre de champagne. Elles montent et viennent éclater à mes oreilles.

Une madeleine, ce n’est pas seulement gustatif ou visuel. Une madeleine ça peut être olfactif ou auditif. Et là, c’est multi sensoriel. Tous mes sens sont en éveil.

Elle est assise sur un tabouret de concert, bien installée, un long châle tombant sur ses épaules. Ses doigts magiques courent et dansent sur les touches noires et blanches. Ses yeux sont fermés, sa concentration est infinie. Je ne sais pas si elle est jolie. Je ne regarde pas son visage, ni son allure. Je ne vois que ses mains. Ses longues mains aux doigts allongés. C’est une magicienne, ça ne peut être qu’une magicienne. Faire sortir de tels sons au beau milieu d’un hall de gare, ça tient de la magie, ou de la sorcellerie. Je regarde les gens groupés autour d’elle. Un mélangé hétéroclite. Il y a de tout ce que la société peut présenter : des jeunes, des moins jeunes, des encore moins jeunes, des blancs, des blacks, des beurs, des asiatiques, des hommes, des femmes, cheveux longs, cheveux courts… une micro-société réunie ici et qui écoute la même musique, celle sortie d’un piano magique, en gare de Bordeaux.

… le 21.

Le 21, c’est un concerto pour piano. De Mozart. Le 21 c’est le concerto de mon enfance, celui qui a usé tant de diamants sur la platine de mes parents. Celui que j’ai racheté après l’avoir rayé. Pas n’importe lequel… Celui dirigé par Karl Boehm. Ce mouvement, ce passage que maman appelait « L’Adagio du 21 » et que j’ai entendu mille fois. Au moins.

Et là, au milieu de la gare Saint Jean, tout me revient en une seconde. Bordeaux, Floirac, la maison, l’électrophone derrière la porte du salon. Les prunes, les confitures, les bocaux de haricots verts, le jardinier, ma communion, mon parrain. Mais aussi les matches de rugby, la bière de papa, mon diabolo menthe dans les bouteilles de Schweppes, mon ballon de rugby, les copines, les mobylettes, le goût des pommes au sucre, la foire des Quinconces… Ça se bouscule, comme se bousculaient les voyageurs tout à l’heure devant le tourniquet de l’escalator. Tout arrive en bloc, exactement comme je l’écris. Les images tombent, aussi nombreuses dans ma tête que les notes qui montent du piano. Elles tombent et me foudroient sur place.

Et puis maman évidemment. Maman qui écoutait ça souvent, très souvent et qui me disait : « Ecoute comme c’est beau » ? Et oui, elle a raison. Punaise ce que ça peut être beau ! J’ai écouté et écoute toujours des milliers de morceaux de musique qui sont autant de petits morceaux de ma vie. Mais le 21 est à part. Le 21, ça s’écoute les yeux fermés, ça se déguste, ça se hume. Ça sent ce que vous voulez. Ce que vous souhaitez y accrocher. Moi le 21 restera à jamais attaché, accolé à maman, de façon indélébile, jusqu’au dernier souffle de ma vie. J’ai vieilli à l’ombre du 21, j’ai vu maman vieillir à l’ombre du 21. Je ne sais pas trop si elle l’écoute encore beaucoup. Sûrement, oui, je ne vois pas pourquoi ses goûts auraient changé. Même si maintenant Mozart n’est plus aussi présent dans sa vie qu’il l’a été il y a quarante ans.

Et voilà. Me voilà dans la gare, avec mes culottes courtes, mes osselets et mes genoux pleins de croûtes. Le 21 arrive à sa fin. Les dernières notes tombent, rebondissent tout autour de moi. Je les connais, je les attends, je les devine, je les anticipe. Je suis enveloppé dans le 21. Dans du coton. Dans du Mozart.

Quelques applaudissements polis autour du piano et puis la jeune fille se lève, reprend son sac à main et son blouson, posés à même le sol au pied du grand instrument. Sourit à un jeune homme qui lui prend la main. Elle l’embrasse et tous deux partent vers les quais. Peut-être pour le Paris de 18h02 ? La foule se dissipe. Un jeune homme s’avance et s’assoit timidement sur le tabouret du piano. C’est un piano public. Chacun vient et joue ce qu’il a envie de jouer. Je ne sais pas ce qu’il va jouer. Les premières notes sortent du piano, mais je ne les écoute pas. J’ai eu ma dose. Je dois prendre mon bus pour rejoindre Caudéran et maman qui m’attend. On écoutera peut-être la 21. Qui sait ? En tout cas, je sors sur la nouvelle esplanade de la gare, toute grise, là où le tram arrive maintenant. Le bus pour Caudéran arrive bientôt. Le bus pour Caudéran, savez-vous le numéro qu’il porte ? Non ? Vraiment ? Le 16 pourquoi ??


Histoire vraie – Le 7 Avril 1786, Mozart interprète pour la première fois au BurgTheater de Vienne, le concerto pour piano numéro 24 en do mineur K491. Le 21, en ut majeur avait été composé un an auparavant. Voilà, anniversaire du 24, et je propose un texte sur le 21…. C’est Mozart qui m’a mis sur la voie.


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6 Avril 1944 – La jolie colonie de vacances

Ma chère maman,

 

Ça y est, je suis bien arrivé à la colonie. Le voyage a été très long, mais tout s’est bien passé. Nous nous sommes arrêtés plusieurs fois pour manger et boire un peu. Sabine, la directrice était devant avec le chauffeur et ils regardaient souvent la carte. Nous avons pris des petites routes. Pour éviter les contrôles, je pense. Ça a marché puisque nous sommes arrivés sans jamais avoir été arrêtés.

Tu verrais comme c’est joli ici : une grande maison au pied de la montagne avec un immense jardin. Je n’ai pas compté, mais il y a au moins quinze pièces. Il y a une grande terrasse avec une superbe vue sur le fleuve. Edmond m’a dit que c’était le Rhône. Du moins c’est ce que j’ai compris. La Suisse n’est pas très loin, On verra bien. Il paraît qu’en été on se baigne dans le fleuve. Mais je ne sais pas si je serai encore là en juin. Je serai peut-être rentré à la maison. J’espère !

Je dors dans le grenier, sur un matelas posé par terre avec d’autres gars de mon âge. Parce que nous sommes des grands ! Les filles et les petits couchent dans des chambres au premier étage. Pour le moment, il fait froid, mais ne t’inquiète pas, nous avons assez de couvertures pour ne pas être gelés la nuit. Il n’y a pas de chauffage dans les chambres. Juste quelques petits poêles à bois dans la maison mais ça fait du bien. Chacun notre tour, nous aidons Emma ou Lucie à aller chercher de l’eau à la grande fontaine, dans la cour.

Chaque jour, nous allons à l’école évidemment. Notre maîtresse s’appelle Mademoiselle Perrier. Elle est très jeune et très jolie.  « La classe est jolie, il y a deux tablaux, il y a un poêl, des cartes de geographie, des image sur les mur, il y a 4 fenetres, je mamuse bien, Il y 15 buraux » ; « (…) en classe le matin on fait de l’ecriture du calcul. Lapré midi on fait une dictée ou un devoir de grammaire est quand on saie on aprent des leçon, une resitations, des verbes la table de 1 de 2 de 3 de 4 de 5 de 7 de 8 de 9 de dix. On fait des conpositions j’ai u 64 points edemi j’ai etait le troisième sur 8. » (1)

Nous sommes une bonne quarantaine d’enfants, des grands, des moins grands et des petits. Le plus jeune a cinq ans. Il s’appelle Emile et il est belge. Tu sais, ici, il y a des enfants qui viennent de plein de pays différents : des belges, des polonais, des autrichiens, des français évidemment et aussi beaucoup d’allemands. On rigole bien, même si on ne comprend pas toujours bien ce qu’on se dit. « Pas besoin de parler pour faire des bêtises », dit Sabine !

Il parait qu’en été, on joue beaucoup dans la cour ou dans les champs et que les grands (comme moi) entretiennent un jardin pour avoir des légumes à manger. Pour le moment, il fait froid, on est beaucoup dans la classe. On apprend bien sûr, mais on dessine aussi beaucoup. Il y a des copains qui dessinent drôlement bien !

Des grands m’ont dit que l’été ils faisaient leur toilette dans la cour, à la grande fontaine et qu’ils s’éclaboussaient tout le temps. Pour le moment, on se débarbouille dans le couloir de l’entrée, dans des chaudrons d’eau chaude. Il paraît aussi qu’il y a un docteur qui passe de temps en temps voir ceux qui sont malades. Pour le moment, je ne l’ai pas encore vu. Je ne suis pas pressé !

Hier, c’était l’anniversaire de Claudine, une petite parisienne. Elle a eu 5 ans. Elle a soufflé ses ses bougies devant tout le monde et on a applaudi et chanté « Bon anniversaire » en plusieurs langues !

Voilà, ma petite maman, tu vois, tu n’as pas à t’inquiéter, je vais très bien. Ici c’est presque le paradis. Sabine et Miron sont vraiment très gentils et j’ai hâte qu’il fasse beau pour qu’on sorte un peu.

Comment vas-tu ? J’espère que tu vas bien ainsi que Papi et Mamie. Avez-vous des nouvelles de papa ? J’espère qu’il reviendra vite à la maison et reprendra son travail.

Je t’embrasse très très fort. Je t’écrirai encore une grande lettre bientôt pour te raconter ce que nous faisons dans cette grande maion.

Ton fils qui t’aime.


Histoire vraie – Ils avaient de 4 à 16 ans. Il y avait 44 enfants juifs dans la maison d’Izieu le 6 Avril 1944 lorsque la Gestapo aux ordres de Klaus Barbie a fait irruption au moment du petit déjeuner. Il y avait également 7 adultes. Tous ont été déportés. Tous sont morts, pour 42 d’entre eux gazés à leur arrivée dans le camp de Auschwitz. Aucun n’a survécu.

Miron Zlatin, directeur du centre, a été fusillé à Tallinn en juillet 1944.

Sabine Zlatin, sa femme, surnommée la Dame d’Izieu était absente au moment de la rafle. Elle a survécu. Elle est décédée en 1996 après avoir vu la Maison d’Izieu devenir « le Mémorial des enfants d’Izieu », inauguré par le Président Mitterrand en 1994.

Le site http://www.memorializieu.eu est le site officiel du Mémorial des enfants d’Izieu.

(1)  Témoignage écrit de Grégory Halpern (8 ans) dans une lettre à ses parents.


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5 Avril 1903 – Le forgeron de Sainte Marie

Joseph Bayle est un costaud. Un dur de dur. Et pas un rigolo. C’est un homme simple. En Général, torse nu quelle que soit la saison, ne portant devant lui qu’un tablier de cuir plus pour le protéger du chaud que pour le préserver du froid. Sa musculature est impressionnante et n’importe lequel d’entre nous se trouverait chétif face à lui. Pour vous donner une idée, son tour de biceps équivaut à peu près à mon tour de cuisse. Identique pour les deux bras. Le bras droit, depuis des années manie la pince et le marteau de métal. Le bras gauche, quant à lui, passe sa journée à manœuvrer l’immense soufflet qui attise le feu en permanence. Vous l’avez deviné en lisant ces quelques lignes : Joseph est forgeron. Il habite une petite maison, à l’entrée de Sainte Marie de Campan, au pied du Tourmalet, dans les Pyrénées françaises. Depuis plus de vingt ans, il a pris la suite de son père qui avait lui-même appris le métier de son propre père. Avant ? On ne sait pas. Ça se perd dans la nuit des temps. Voilà plus de soixante ans que les Bayle cognent le marteau contre l’enclume, fabriquent, forgent, réparent tout et n’importe quoi. Ils font des clous, des rivets, des habillages de tonneaux, des pièces pour les carrosses, des roues de charrette. Ils fabriquent des outils : des marteaux, des lames de rabot, des pinces, des limes. Bref, tout ce qui est ou contient du métal passe dans les mains des Bayle.

Il est près de dix-huit heures et Joseph voit arriver d’un bon œil la fin de la journée. Oh, il n’a pas vraiment d’horaires, vu qu’ils ne sont que deux à travailler ici : Joseph et Alexandre, un gamin de douze ans qui lui donne la main pour apprendre le métier. La journée est organisée en fonction de ce qu’il y a à faire, de la force du feu et de la chaleur ambiante. Vers dix-huit heures, Joseph et son apprenti ont l’habitude de faire une petite pause casse-croûte, pour attendre le repas du soir.

« Va donc nous chercher ce que tu sais ! dit Joseph à son arpète. »

Alexandre comprend immédiatement et disparait derrière la forge. En attendant qu’il revienne, Joseph reprend son marteau. Mais son attention est attirée par un brouhaha venant du haut du village. Curieux, le forgeron fait deux pas en avant pour jeter un coup d’œil par la porte grande ouverte. Une petite troupe d’enfants arrive. Bruyante, comme une troupe d’une quinzaine de gamins qui parle, rit et crie. A sa tête, il reconnaît Maria Despiau. Au milieu du groupe, un homme marche, court presque, une roue de vélo dans la main droite et le reste de sa monture sur l’épaule gauche. L’homme est habillé en cycliste. Il est sale, son maillot est maculé de boue et il transpire abondamment. Son visage est barré d’une longue moustache noire qui le fait ressembler à un gaulois. Autour de son buste, un boyau est enroulé, prêt à être utilisé pour réparer une éventuelle roue crevée.

Derrière le groupe, une voiture roule au pas, évitant de dépasser.

L’homme s’approche de la forge. Il pose son vélo cassé contre la porte. Il a l’épaule en sang.

« Bonjour, c’est vous le forgeron ?

– Oui, bien sûr, vous voyez bien.

– Voilà, je m’appelle Eugène Christophe, je fais le tour de France et j’ai cassé ma fourche sur un caillou.

– Tout de suite, là ? demande l’artisan.

– Non, dans le Tourmalet, il y a deux heures.

– Mais vous êtes venu à pied ?

– Bien sûr, je n’avais pas d’autre choix. Mais bon, ça fait quoi ? A peine quinze kilomètres non ?

– Ouais, environ, selon l’endroit où vous avez cassé.  Vous voulez boire un coup ?

– Oui, je veux bien. Je suis crevé. J’ai mal aux pieds surtout dans ces foutues godasses de cycliste.

– Bon, on va réparer ça ?  Je vais voir ce que je peux faire.

– Ah non, sûrement pas, répond un des hommes descendus de la voiture. Il n’a droit à aucune aide. S’il veut repartir, il doit se débrouiller tout seul.

Eugène Christophe n’est pas étonné. Il connaît le règlement.

– Je peux utiliser votre forge s’il vous plait ?

– Bien sûr répond Joseph Bayle, j’ai presque fini ma journée. Vous savez forger ?

– Un peu, j’ai vu faire dans mon village quand j’étais gamin. Il va bien falloir que je me débrouille.

Et Eugène Christophe se met à l’ouvrage. Il frappe, il cogne. Il forge un petit morceau de métal qu’il introduit d’un côté dans la fourche et de l’autre dans le cadre du vélo calé près de lui par une bûche en bois. Il transpire, il n’en peut plus. Voilà plus d’une heure qu’il est là à travailler. Mais Eugène ne peut pas tout faire tout seul. Il n’a que deux mains ! Près de lui, Alexandre Tornay, le petit apprenti actionne le soufflet pour que les braises soient bien rouges. Les trois officiels sont toujours derrière lui, à regarder ce qu’il fait, à surveiller ses faits et gestes. Juste avant vingt heures, l’un d’eux s’adresse à Eugène.

– Eugène, il fait nuit, nous avons faim, dit-il. On irait bien chercher un petit casse-croûte.

– Certainement pas, répond le cycliste en levant la tête de son travail. Le règlement est le même pour tout le monde. Si vous avez faim, mangez du charbon ! Je suis votre prisonnier, vous êtes mes geôliers.

Le travail touche à sa fin. Pour consolider sa réparation, Eugène forge un petit rivet qui permettra de fixer définitivement la fourche. Une nouvelle fois, il demande l’aide d’Alexandre pour actionner la chignole. Une petite minute, un petit trou de part en part de la fourche. Quelques coups de marteau pour fermer le rivet et la réparation est terminée.

Eugène remercie Joseph Bayle et Alexandre, salue Maria et les enfants qui l’entourent toujours, prend le morceau de pain et la tomate que lui offre le forgeron et remonte sur son vélo. Il y a encore soixante-quinze kilomètres à parcourir avant l’arrivée. Devant lui, se dressent le col d’Aspin, le col de Peyresourde et la montée vers Bagnères de Luchon (douze kilomètres avec des passages à 8 %).

De la main, il salue tout le monde et disparaît au bout du village, suivi de près par la voiture des officiels.


Histoire vraie – Eugène Christophe avait disputé sa première course professionnelle le 5 Avril 1903.

C’est le 22 juillet 1913 qu’a eu lieu cet épisode véridique du tour de France. Eugène Christophe était alors leader du tour. Il est arrivé à Bagnères de Luchon avec quatre heures de retard sur Thys, le vainqueur de l’étape (malgré ces quatre heures perdues, il n’est pas arrivé dernier de l’étape. Quinze coureurs ont franchi la ligne après lui !) Les officiels lui ont infligé une minute de pénalité pour avoir été aidé par Alexandre qui a manié le soufflet et la chignole.

En 1951, Eugène Christophe est revenu à Sainte Marie de Campan. Il y a retrouvé Maria, Alexandre, Joseph et tous ses admirateurs. Occasion pour lui de faire une reconstitution de son exploit et d’inaugurer une plaque posée sur la forge. « Ici, en 1913, Eugène Christophe, coureur cycliste français, 1er du classement général du Tour de France, victime d’un accident de machine dans le Tourmalet, répara à la forge sa fourche de bicyclette. Quoiqu’ayant parcouru de nombreux kilomètres à pieds dans la montagne et perdu plusieurs heures, Eugène Christophe n’abandonna point l’épreuve qu’il aurait dû gagner, fournissant ainsi un exemple de volonté sublime. »


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4 Avril 1915 – Sous la lanterne

Tant d’années après, me voilà revenu près de la caserne où je fus soldat autrefois. Je me souviens qu’à la nuit tombée, la lanterne là-haut s’allumait et luisait de mille feux. Les feux de l’amour sûrement, de l’amour que nous nous portions mutuellement. Au coin de la rue, sous la lanterne, c’est là que nous nous attendions. Un jour toi, un jour moi. Nous nous espérions, plein d’espoir, espérant juste que l’autre avait pu se libérer pour venir au rendez-vous. Nous aimions nous retrouver.

Tous deux.

Et lorsque nous nous retrouvions, ce n’était que du bonheur. J’oubliais que j’étais soldat et que mes journées étaient longues et terribles. Toi, petit oiseau, tu oubliais ta pauvre condition. Sous la lanterne, nous nous embrassions et plus rien n’existait. Rien d’autre que nos corps enlacés qui ne faisaient plus qu’un dans l’ombre de la lanterne. Nous ne nous lâchions pas, et joue contre joue, nous nous promettions monts et merveilles pour notre vie à venir. Une belle vie, à n’en pas douter. Nous aimions nous embrasser.

Tous deux.

La nuit se faisait de plus en plus sombre, nous marchions dans la vile, main dans la main, sans trop nous éloigner. Comme le temps passait vite ! Comme le temps passe vite lorsque l’on est deux et que l’on est heureux ! Hélas, les heures étaient sombres et le couvre-feu nous obligeait alors à repartir chacun de son côté. Te souviens-tu comme nous étions tristes lorsque la sirène déchirante nous séparait. Tu t’en souviens n’est-ce pas ?

Dis-moi.

La ville a changé, cette ville où je n’étais pas revenu depuis des années. Aujourd’hui, le hasard de la vie a guidé mes pas jusqu’ici. Et la lanterne est toujours là, au coin de la caserne. Et elle s’allume encore lorsque finit le jour. Je suis resté exprès pour m’en assurer. Le quartier n’est plus le même, les voitures ont envahi la ville, les gens ont l’air pressés, occupés à mille tâches. Moi-même j’ai changé. Je ne me sens plus chez moi comme autrefois lorsque nous nous retrouvions. Ai-je tellement vieilli ? Ai-je tellement changé ?

Dis-moi.

Je pense à toi.  Je ne t’ai jamais oubliée. Je ne sais où tu es. Je ne sais avec qui, je ne sais même pas si tu es encore de ce monde, mais souvent, bien souvent, je nous revois tous deux, sous la lanterne. Nous avions vingt ans, nous étions insouciants et nous aimions ces rendez-vous tendres et amoureux. Le temps a passé. Les années se sont succédé et ont laissé des traces sur mon front. Malgré les jours, malgré les ans, lorsque la nuit tombe et que le silence se fait profond, du fond de mon lit il me semble t’entendre, entendre ton pas. Alors je ferme les yeux, je me retourne et te serre dans mes bras. Penses-tu à moi ?

Dis-moi.

 

¶¶¶

 

Histoire vraie mais réécrite – Le 4 Avril 1915, le soldat Hans Leip écrit à Berlin le poème « Lied eines jungen Wartpostens » (littéralement « Chant d’une jeune sentinelle ») qui sera immortalisé plus tard sous le nom de Lili Marleen. 

Dans sa version originale, elle a d’abord été interprétée par la chanteuse Lale Andersen en 1938. Les versions les plus populaires ont été chantées en allemand ou en anglais par Marlene Dietrich qui modifia le titre Lili Marleen en Lili Marlene, qui deviendra le titre utilisé en France.

Voici les paroles françaises dont je me suis inspiré pour écrire ce texte (version de Jean-Claude Pascal)

« Devant la caserne

Lorsque vient la nuit,

La vieille lanterne

Soudain s’allume et luit.

C’est dans ce coin-là que le soir

On s’attendait, remplis d’espoir,

Nous deux, Lily Marlène. (bis)

Et dans la nuit sombre,

Nos corps enlacés,

Ne faisaient qu’une ombre

Lorsque l’on s’embrassait.

Nous échangions ingénument,

Joue contre joue bien des serments,

Nous deux, Lily Marlène. (bis)

Le temps passe vite

Lorsque l’on est deux.

Hélas on se quitte,

Car c’est le couvre-feu.

Te souviens-tu de nos regrets

Lorsqu’il fallait nous séparer ?

Dis-moi, Lily Marlène ? (bis)

 

La vieille lanterne

S’allume toujours

Devant la caserne

Lorsque finit le jour,

Mais tout me paraît étranger,

Aurais-je donc beaucoup changé ?

Dis-moi, Lily Marlène ? (bis)

Cette tendre histoire

De nos chers vingt ans

Chante en ma mémoire

Malgré les jours, les ans.

Il me semble entendre ton pas

Et je te serre entre mes bras,

Lily Marlène. (bis) »


Histoire vraie – Le 3 avril 1814, le Sénat vote la déchéance de Napoléon Ier. Moins d’un an plus tard, il sera de retour. Pour cent jours.


Tous les textes d’Avril sont disponibles dans la boutique.

3 Avril 1814 – Un réveil difficile

 

L’Empereur s’éveille de bonne heure ce matin. Il est seul désormais. La France ne veut plus de lui. Pendant toutes ces années, elle avait été sa seule maîtresse, sa seule passion, sa raison de vivre. Il avait tout fait pour elle, il s’était plié à ses moindres exigences. Oh bien sûr, il y avait eu des beaux jours et des moins beaux. Le soleil d’Austerlitz et les jours sombres de Moscou. Tant de jours ne peuvent pas se passer sans heurts. Mais après chaque revers, il avait tout mis en œuvre pour remonter la tête et pour que, tant bien que mal, l’Empire dure et fonctionne quand même. Il le sait maintenant. Un empire fantoche construit sur les débris de la Révolution ne pouvait être que voué à l’échec.

Ce matin, seul dans son bureau, il fait le point sur les années passées. Il tourne en rond, la main dans son gilet, dans cette pièce construite ensemble, trop grande pour lui seul désormais. Tant de souvenirs. Tant de rencontres, de voyages, de paroles, de rires, de sourires, de complicité. La France n’était pas tous les jours une compagne facile et il avait passé des nuits à se demander si cela valait le coup de continuer ou non. Mais sa passion reprenait vite le dessus et ses doutes étaient rapidement apaisés. Il avait beaucoup pardonné. Il pardonnerait encore. Une dernière fois.

Il allait devoir compter ses amis. Qu’allait-il devenir de Ney, de Bernadotte, de Berthier, de Fouché, de Talleyrand ? Ils allaient rester fidèles à la France évidemment. Le compagnon du pays n’est là que provisoirement. On le tolère parce qu’on ne peut pas faire autrement mais on ne lui donne jamais son amour éternel, désintéressé. Il le savait bien pendant toutes ces années. Ainsi vont la vie et les affaires de la politique.

Que va-t-il devenir ? Quel est son avenir ? La décision unilatérale de la France, hier, a été un déchirement, un cruel moment à passer. Il a encaissé le coup courageusement, il a fait le fort, le costaud pour ne pas paraître effondré aux yeux de la patrie. Il va maintenant devoir occuper ses journées qui vont lui paraître longues. Dans les moments difficiles, jusqu’à présent, il avait toujours gardé au fond de lui l’espoir que le malaise se volatilise et que le gouvernement se recrée pour repartir en avant, vers d’autres aventures. Mais là le message est clair, définitif, sans appel.

« Il y a encore de beaux jours devant moi, se dit-il. Les premiers jours, les premières semaines vont me paraître durer une éternité. Il va me falloir trouver de nouvelles occupations, de nouvelles fonctions pour que les journées paraissent moins longues. Peut-être m’étourdir un peu au début pour ne pas me rendre compte que je ne suis plus rien, et puis, petit à petit, me reconstruire, remonter pièce à pièce ce qui s’est écroulé hier pour recommencer à marcher la tête haute et non accablé par le chagrin de la défaite. »

Ce deux avril restera marqué dans sa vie. La cicatrice restera vive longtemps. Ce matin du trois avril, il se lève avec la gueule de bois, comme après une mauvaise cuite avec du mauvais alcool ou la bouche pâteuse d’avoir trop fumé. Il sait que beaucoup de gens vont l’observer, le regard fuyant, pour guetter ses réactions, ses rires forcés et ses sourires contrits. Il ne faut pas leur offrir le spectacle d’un homme abattu. Il faut marcher le front haut, face au vent.

Ne plus regarder en arrière. C’est inutile, il le sait. Avancer. Il l’a toujours exigé de ses hommes. Il faut jouer la marche en avant, la marche en avant, quel que soit le prix à payer. Peut-être dans quelques années, au coin du feu, à Ajaccio ou ailleurs, pourra-t-il repenser à ces belles années avec plus de sérénité que maintenant, avec plus de plaisir que de nostalgie ?

Ainsi va le destin des hommes. Un jour au plus haut, un jour au plus bas. La seule chose qui le console ce matin, c’est qu’il ne peut pas tomber plus bas. L’avenir est donc radieux, puisqu’il ne peut que remonter.


Histoire vraie – Le 3 avril 1814, le Sénat vote la déchéance de Napoléon Ier. Moins d’un an plus tard, il sera de retour. Pour cent jours.


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2 Avril 1951 – Retour dans la lumière

Bon… Les éditions du Merlan frit qui m’avaient proposé un contrat d’édition sont revenues ce matin sur leur décision pour la simple raison que je suis Capricorne et non Poisson et que cette offre n’était valable que pour ceux qui sont coiffés avec la raie sur le côté, ce qui n’est pas mon cas. 
Je me vois donc contraint de reprendre mes publications quotidiennes, sachant, et ce n’est pas un deuxième poisson, que mes textes quotidiens s’arrêtent pour le moment au premier juin inclus. J’ai donc, effectivement, quatre mois à écrire si je veux qu’il n’y ait pas d’arrêt dans la diffusion.  J’ai effectivement du pain sur la planche !!


Quelle soirée ! Quel type formidable ! Quel imitateur hors-pair ! Il n’y en a pas deux pareils !

Je ne sais pas si vous l’avez vue, mais j’ai regardé samedi soir à la télé une émission de variétés exceptionnelle ! Ça s’appelle « Bon anniversaire Monsieur (ou Madame selon l’invité(e)) »Je ne suis pourtant pas friand de ces soirées anniversaires, mais samedi, j’étais seul chez moi, j’ai zappé, et je suis tombé là-dessus.

Soixante-sept ans ! Il aura soixante-sept ans  mardi prochain. Merde alors, si on ne me l’avait pas dit, je ne l’aurais pas deviné. Ou plutôt si, j’aurais pu le deviner : il est né dans le même hôpital que ma sœur, à onze jours d’intervalle. Et je connais l’âge de ma sœur (et vous aussi par la même occasion !)

Ah ben oui, on voit bien qu’il a été malade. Il en reste des séquelles. Et ses cheveux blancs lui vont tellement bien. Quand il parle ou quand il est assis, on a l’impression d’un homme très ordinaire. Il fait moins que son âge, ça c’est sûr.

A l’invite de la présentatrice, il a raconté sa vie, ses rencontres, a parlé de la maladie et de son long combat de plus de dix ans. J’étais littéralement scotché devant mon poste. Bon, il est resté un homme de droite, ça c’est certain et ça s’entend bien dans son discours. La descente de Hollande est facile pour lui, avec son sens de la répartie et ses réponses bien cinglantes. Qu’est-ce qu’’il lui a mis au président ! Mais jamais vulgaire. Non. Des fois limite irrévérencieux, c’est certain, mais sans jamais dépasser les bornes comme il l’avait fait avec Mitterrand, il y a… mon Dieu, déjà presque quarante ans…

Et puis, il s’est levé et nous a offert une bonne heure d’imitations, comme au bon vieux temps. Il a commencé par Mitterrand, son chouchou, à qui il a fait dire des choses horribles sur la politique actuelle, puis il a chanté. Aznavour, Brel, Brassens, Julien Clerc, Sheila, Barbara, Dave, Bourvil, de Funès, Fernandel à qui il a fait chanter « Mitterrand aussi ! », Mireille Mathieu, Edith Piaf, Mouloudji, Alice Sapritch, Jacques Chazot (beaucoup de gens ne savaient pas qui c’était !). Vers la fin de son show, il a ajouté quelques imitations actuelles : François Hollande, Sarkozy, Florent Pagny, Patrick Bruel, Patricia Kass, Céline Dion et beaucoup d’autres dont je ne me souviens pas.

Quelle soirée ! Quel plaisir de retrouver Thierry Le Luron tel qu’il était à sa grande époque. Son retrait de la vie publique a été un grand choc dans les années quatre-vingts. Il fallait qu’il se batte, qu’il devienne plus fort que la maladie, plus fort que la mort, ce qu’il a parfaitement réussi. Presque trente années dans l’ombre, producteur de petits artistes, mais toujours à la pointe de l’actualité du spectacle. Enfin, hier soir, un grand retour dans la lumière des projecteurs. Espérons juste que les producteurs d’émissions et de spectacles penseront un peu à lui dans l’avenir, car c’est vraiment un grand artiste qui n’a rien perdu de sa superbe.


Uchronie – Thierry le Luron était un grand imitateur des années 70 et 80. Il est né le 2 avril 1952. Il est décédé le 13 Novembre 1986, à 34 ans, officiellement d’un cancer des cordes vocales, plus probablement du Sida. Il repose à Perros-Guirrec dans les Côtes d’Armor.


Tous les textes d’Avril sont disponibles dans la boutique.

01 Avril – The end

Chère fidèle lectrice, cher fidèle lecteur,

Voilà. Toute bonne chose a une fin.

J’ai le regret de vous écrire que le texte que vous avez lu hier : « Passage à l’acte » était le dernier texte de cette série d’histoires quotidiennes.

Hier, Arnaud Nimousse a débranché Alain Ternette, aujourd’hui c’est moi qui débranche.

Un grand éditeur intéressé par mes petites histoires m’avait contacté il y a quelques semaines.

Après de longues et fastidieuses discussions, le contrat a enfin été signé hier ( en distanciel forcément, car il m’était impossible de me déplacer à Paris).

Ce contrat exige une exclusivité totale de mes textes à compter du mois d’Avril.

Et, pour que la série complète paraisse à la rentrée de septembre, je dois, sous un délai de deux mois, lui livrer les textes manquants pour terminer l’année, à savoir les mois de juin, juillet, août et septembre complets.

Ce qui fait environ cent-vingt textes.

Beaucoup de travail en perspective, beaucoup de temps à y passer,  mais je vous assure que ça vaut le coup !

Je laisse cette liste dans l’état pour pouvoir vous tenir au courant de l’avancée des travaux.

Que la vie vous soit douce.

A bientôt peut-être pour de nouvelles histoires inédites.

JMB – Amor-Fati


Tous mes livres sont encore disponibles pour quelques mois. 

31 Mars 2012 – Passage à l’acte

Arnaud entra dans la pièce et prit une grande respiration. Ce qu’il allait faire avait une importance phénoménale. Jamais il n’avait fait une chose pareille. Il fallait vraiment qu’il soit au bout du rouleau pour en arriver à une telle extrémité.

Le téléphone sonna. Arnaud sortit du vaste bureau où il se trouvait, se rendit dans le salon et décrocha. L’homme au bout du fil ne se présenta pas et attaqua directement la conversation. C’était inutile. Arnaud savait parfaitement qui l’appelait de si bonne heure.

— Monsieur Nimousse, êtes-vous toujours décidé à mettre votre sinistre projet à exécution ?

— Plus que jamais ! Ce matin même !

— Réfléchissez bien aux conséquences de votre acte.

— Je le sais parfaitement et je suis conscient des retombées qui ne manqueront pas d’assaillir ma famille par exemple.

— Je ne parle pas de ça, Monsieur Nimousse, je ne parle pas de vous, mais des autres. Ne vous penchez pas uniquement sur votre petite personne.

— Nous en avons déjà longuement parlé, vous connaissez mon point de vue Alain.

— Arnaud, soyez raisonnable, vous imaginez les conséquences. Comment pourrons-nous aller à la banque, réserver des billets d’avion, de train, gérer notre électricité, nos salaires, nos impôts si vous commettez cet acte méprisable ?

—Il fallait y penser avant, cher Monsieur Ternette.

— Mais je ne vous savais pas si déterminé. Peut-être pourrions-nous reprendre les négociations, les discussions avant que vous ne commettiez l’irréparable ?

— C’est trop tard Alain, beaucoup trop tard. Aujourd’hui, rien ne pourra m’arrêter, ni vos pleurs, ni vos lamentations.

— Pensez à tous ceux qui dépendent de moi, Arnaud, tous ceux qui travaillent pour moi, toutes celles et tous ceux qui comptent sur moi pour gérer leur vie quotidienne. Je ne veux pas me vanter, mais…

Arnaud ne lui laissa pas le soin de terminer sa phrase.

— Le monde entier dépend de vous, Alain, je le sais bien. C’est bien là votre force, mais c’est là aussi votre faiblesse. On ne met pas tous ses œufs dans le même panier. Et c’est ce que vous avez fait. Maintenant, je vais vous ôter le panier. Il fallait réfléchir autrement.

Arnaud laissa planer un silence inquiétant.

— Que faites-vous Nimousse ?

— Je me prépare psychologiquement à ce que je vais faire.

— Non, je vous en prie, ne le faites pas.

— Je me déjugerais aux yeux de mes amis et du monde entier si je ne passais pas à l’acte aujourd’hui comme je l’ai promis. Adieu Alain et que Dieu vous garde. »

Et Arnaud raccrocha le téléphone.

D’un pas assuré, il se dirigea vers le grand bureau qu’il avait quitté quelques minutes auparavant. Ses pas le conduisirent directement vers le fond de la pièce. En face de lui, des centaines de diodes vertes clignotaient au même rythme. A côté de chaque lumière, un interrupteur et le nom de l’abonné. Le bureau en contenait des milliers. Arnaud n’eut pas à chercher longtemps. Mille fois dans sa tête il avait déjà pressé l’interrupteur qui se trouvait face à lui. Il savait parfaitement où il était. Il aurait pu le trouver les yeux fermés.

Le moment était venu. Il était seul dans la pièce et sa résolution était implacable. Il savait qu’il allait commettre l’acte le plus méprisable qui ait jamais été commis depuis des siècles. Personne n’avait jamais osé faire ce qu’il allait faire.

Il ferma les yeux et leva doucement son bras droit vers l’interrupteur d’Alain. Le contact du bouton sur son index lui envoya des frissons dans le dos. Il fallait y aller, il y en avait pour une fraction de seconde. Comme pour dédier son acte au ciel, Arnaud leva vers le plafond son visage uniformément blanc, ne laissant voir que son sourire forcé et ses sourcils d’un noir de geais. De la main gauche, il caressa sa petit barbiche en forme de point d’exclamation renversé ? C’était un geste d’énervement commun chez lui.

« Qu’il en soit ainsi ! » hurla-t-il.

D’une pression ferme, Arnaud appuya sur l’interrupteur. Instantanément, la diode verte s’éteignit et une seconde plus tard, elle se remit à clignoter. Rouge.

Ça y est, il l’avait promis, il l’avait fait. Arnaud recula de trois pas et contempla le mur de diodes. Toutes continuaient à clignoter en vert, saut une qui désormais se détachait des autres par son rythme de lumière rouge.

Ce 31 mars 2012, il avait mis son sinistre projet à exécution.

Arnaud Nimousse avait débranché Alain Ternette.


Histoire vraie – Le samedi 31 mars 2012, des centaines de hackers réunis sous le nom de code Anonymous avaient projeté de couper l’accès mondial à Internet en attaquant massivement les serveurs racines du système DNS qui permet la résolution des noms de domaine.


Tous les textes de Mars sont accessibles sur “Chaque jour a son histoire – Mars”. 

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