Lire Aller(s)-Retour(s)

Avant de commencer…

Tout d’abord, merci de visiter cette page.

Vous allez démarrer la lecture de Aller(s)-Retour(s), deuxième roman (et non second) de la série Paramètres.

Si vous avez lu les aventures de Clotilde et Benjamin, vous ferez rapidement le lien entre le Clément de Aller(s)-Retour(s) et celui de Paramètres.

Cela vous permettra de mieux comprendre certaines allusions ou certains non-dits.

Si vous n’avez pas lu Paramètres, ce n’est pas grave. Vous allez vous en sortir quand même, aucun soucis !

L’explication claire arrivera plus tard.

Néanmoins, si vous souhaitez lire Paramètres, n’hésitez pas, tous les liens sont ici, dans la boutique !

On y va ? Voici aujourd’hui le chapitres 11. ( n’oubliez pas que j’écris toujours des chapitres courts…).

Les commentaires sont ouverts au bas de cette page. N’hésitez pas à écrire ce que vous pensez…

 

– 01 –

Marseille, vendredi soir dix-sept heures. Clément accroche son vélo au poteau électrique en bas de chez lui. On lui en a déjà fauché deux, ça suffit comme ça.

Le premier, c’était lors d’un arrêt de quelques instants, le temps de prendre une demi-baguette à la boulangerie Meunier. Marrant, Meunier pour un nom de boulanger. Ça l’a toujours fait sourire. Mais ça ne fait peut-être sourire que lui !

Le second, c’était au parc du Grand Séminaire, cher à Gaston Deferre, le mythique maire de la ville pendant trente-cinq années.  Aujourd’hui mairie du 13ème arrondissement de la ville, l’aile ouest du bâtiment était en cours de restauration. Un partenariat entre la mairie de Marseille et l’école d’architecture de Clément. Le temps de courir, de prendre une mesure rapide pour un plan et de revenir, et l’engin avait disparu. Volatilisé dans les rues marseillaises. Son unique moyen de déplacement gratuit et pratique s’était évanoui le temps d’une prise de note. Il allait devoir marcher, prendre le bus ou le métro mais le jeune homme a horreur des transports en commun.

Depuis deux semaines maintenant, Clément se déplace sur un nouveau vélo, acheté d’occasion : un demi course vert et bleu, super pratique pour ses déplacements quotidiens. Une petite annonce lue dans Le Provençal au bistrot en bas de chez lui, un coup de fil depuis la cabine de la place Jean Jaurès et l’affaire était entendue. Arraché pour quatre-vingt-cinq francs, de haute lutte. Une affaire ! Donc Antivol bien accroché ! Il retire le bas du pantalon de sa chaussette (depuis qu’il lave le linge lui-même, ce petit geste est devenu une nécessité…), se passe la main dans les cheveux et, après avoir vérifié le contenu de sa boite aux lettres, s’engouffre dans la cage d’escalier étroite et sombre de chez lui.

 

– 02 –

Il lâche ses clés, quelques pièces de monnaie et une pochette d’allumettes dans le vide-poche de l’entrée. Très pratique ce truc. C’est une vieille habitude de famille. Près de la porte, chez lui, chez sa mère ou chez sa sœur, on trouve un récipient quelconque, plus ou moins joli, posé sur un tabouret, un petit guéridon, ou une table de nuit réhabilitée. Il sert à recueillir tout ce qui peut traîner et alourdir les poches, c’est-à-dire les déformer comme le faisait remarquer sa grand-mère Renée, couturière jusqu’à son dernier souffle à soixante-dix-huit ans. Chez lui, c’est un pot de chambre en émail jaune et bordé de vert qui fait office de vide-poche. On y trouve quelques vis, un billet de cinq francs, toute une collection de pochettes et de boites d’allumettes, trois paquets de cigarettes vides, quelques chewing-gums, un malabar, trois clés, dont celles des antivols des deux vélos volés et une mystérieuse, cinq numéros de téléphone inscrits sur des morceaux de papier improbables et une fève gagnée lors du dernier tirage des rois en janvier dernier chez sa sœur. Le vide-poche se range, se nettoie, se purge, comme vous voulez, à des fréquences aléatoires et à des périodes inattendues.

Clément dépose le courrier sur le bord du vide-poche et file dans la cuisine. Une grosse faim le tenaille depuis la sortie des cours et il est plus que temps de faire quelque chose. C’est que, l’air de rien, les études, ça creuse ! Il vient juste de terminer sa journée. Sa journée d’étudiant. Archi. C’est la nouvelle formation qu’il suit. L’un des métiers qu’il a toujours voulu faire. Petit garçon, lorsque la question lui est posée, il répondait pompier, pilote de course, chanteur ou architecte. Cette fois-ci, ce sera architecte. Clément en est actuellement au milieu de la course, en fin de troisième année. La journée assis le cul sur une chaise, en cours, à écouter, regarder, décortiquer, comprendre, prendre des notes, dessiner des schémas, calculer des portances, des centres de gravité, des poids, des masses, des résistances au vent, à la pluie, aux orages, aux tremblements de terre, aux tsunamis, des études de sols et de sous-sols. Quelques sorties sur le terrain, et le boulot le soir pendant deux ou trois heures. Travail personnel, étude de dossiers, tracé de plans et d’écorchés. Révisions, exercices de physique. Les derniers exams vont bientôt arriver et pas question de se planter.

 

– 03 –

Rapidement, comme un étudiant, Clément se prépare une grande casserole de coquillettes. Il adore ça ! Miettes de thon à la tomate, coquillettes jambon, un yaourt et un fruit. Voilà son menu préféré. Quand il a du boulot, comme c’est le cas actuellement.

Sinon, il ne crache pas sur un bon petit plat comme sait les faire Nicole, sa maman chérie et, comme il sait les faire lui-même. Depuis son enfance, sa mère lui a appris les rudiments de la cuisine. Surtout le salé. Le sucré, ce n’est pas son fort. Mais les plats en sauce, les poissons, les quiches et autres tourtes, il sait faire. Et cuisiner pour dix, quinze ou vingt personnes ne lui fait pas peur. Ses amis le savent bien. Lors de plusieurs soirées, il a été mis à contribution pour préparer des dizaines de hamburgers ou d’immenses plats de bolognaises. Il connait même des petits trucs bien à lui, comme ajouter un zeste d’orange dans l’osso-bucco ou mettre une demi-cuiller à café de cacao dans le chili. Des petites bricoles dont il n’est pas peu fier. Sur le frigo de sa cuisine, trône le bouquin de Françoise Bernard « Les recettes faciles ». L’indispensable de la bonne ménagère, comme dit sa mère. C’est un livre qu’il a toujours connu, qu’il a toujours vu chez ses parents. Et même chez sa grand-mère maternelle !  Un peu comme « J’élève mon enfant » de Laurence Pernoud chez les jeunes mamans. Il y a des inévitables, des impondérables. Malgré les vingt-deux ans à peine de son propriétaire, ce livre a déjà bien vécu et les pages portent les stigmates du cuisinier en herbe ; sauce tomate, feuille de laurier séché et différentes traces de différentes sauces. Clément ouvre cette bible de cuisine à la moindre occasion, quand il est seul, pour se faire plaisir, ou quand sa sœur passait le voir pour un dîner improvisé. Ce qui n’arrivera plus de sitôt, puisqu’elle est partie continuer ses études à Toulouse.

Elle, son truc, c’est les avions ! Alors ? Toulouse !

– 04 –

« Maman ? Salut Madame ma mère ! Comment va ?

Clément a un rendez-vous téléphonique avec sa mère chaque mercredi soir à vingt heures. C’est une tradition familiale, une habitude qu’ils ont prise quand il a commencé ses études à Marseille. Entre Nicole et sa mère, c’était une autre tradition dont elles ont usé et abusé pendant des années : juste trois sonneries, chaque soir à vingt heures, histoire de dire : je pense à toi. Sympa dans le principe, mais quel fil à la patte ! Clément n’a pas souhaité cet esclavage téléphonique.  D’un commun accord, ils ont opté pour cette solution. Pas de téléphone à la maison. Clément n’en a pas vraiment besoin. Et puis pour Nicole, c’est quand même moins onéreux. Le téléphone, c’est cher, et c’est elle qui paie les factures !

Quant à Internet, ils ne sont pas équipés, ni l’un ni l’autre. Clément y a juste accès à l’école, mais les équipements sont peu nombreux et il faut attendre longtemps pour avoir un créneau. Et puis de toute façon, l’informatique et lui, ça fait deux, même s’il est conscient que l’outil sera indispensable à son futur métier.

La cabine est libre. Heureusement ! La semaine dernière, une jeune fille, étudiante en anglais que Clément connait juste de vue a retardé son appel hebdomadaire de près d’une demi-heure. Clément s’était éloigné mais avait néanmoins gardé sa place, car à cette heure-là, les cabines libres sont rares. Alors, même sans le vouloir, sans le faire volontairement, il avait entendu des bribes de conversations. Et la jeune étudiante ne téléphonait pas à ses parents ! Un peu gêné d’être le témoin d’une conversation intime, Clément avait fait les cent pas à quelques dizaines de mètres de la cabine. Lorsque la jeune fille était ressortie en larmes de la cabine, Clément lui avait juste adressé un sourire gêné. Elle est plutôt mignonne, s’était-il surpris à penser.

Et elle s’appelle Lise. Joli prénom !

– 05 –

Tout le long de la semaine, Clément met de côté ses pièces de un franc, vingt et cinquante centimes pour le téléphone. Dans un sous-vide-poche contenu dans le vide-poche de l’entrée. Dès qu’il remonte de la boulangerie, hop, la monnaie dans le sous-vide-poche pour le téléphone du mercredi. Ça évite d’être pris au dépourvu.

— Bonsoir mon chéri, je suis contente de t’entendre, une semaine c’est long.

La conversation avec Nicole commence toujours comme ça. Son Clément, c’est quelqu’un, et elle ne manque pas de le lui dire chaque semaine.

— Je sais maman, pour moi aussi, mais tu sais que le téléphone c’est cher. Je t’ai écrit dimanche, tu devrais recevoir ça demain surement, j’ai posté ma lettre hier matin.

— Quel temps as-tu là-bas dans le sud ? Parce qu’ici, c’est pas le grand beau, on ne peut pas dire.

— Magnifique, ça fait une bonne semaine maintenant que le ciel n’a pas un nuage. Mais tu sais, je suis en cours dans la journée et en révision le soir, alors ça ne change pas grand-chose pour moi ! Et vous ? Qu’est-ce que ça donne ?

— Le temps ? Gris, gris et froid. Un temps de Normandie, que veux-tu. Daniel et moi, on descend quand même faire notre tour de mer tous les soirs, mais il y a des jours où il faut vraiment vouloir.

— En même temps, la Normandie…

— Oui je sais, mais bon, tu l’aimais bien ta Normandie quand tu étais ici. Et toi, mon pauvre ?  Je pense bien à toi. Bientôt terminé, bientôt en vacances ? Tu viens toujours dans deux semaines ?

— Oui oui, Je termine les derniers devoirs jeudi de la semaine prochaine. Faut juste que je passe à la gare réserver mon billet, il risque d’y avoir du monde.

— Tu arriveras quand, tu as une idée ?

— Vendredi en début de soirée, je pense, mais je te redirai ça quand j’aurai mon billet.

La conversation continue ensuite quelques minutes : bulletin de santé de chacun, des nouvelles du chat, quelques petits potins normands, des commentaires à propos de la mort de Elie Kakou que Nicole adorait.

— Je n’ai plus de pièces maman, je te fais de gros bisous. Je file.

— Moi aussi, je t’embrasse mon grand. Travaille bien et fais attention à toi.

— Pas de soucis, m’man. Toi aussi.  Prends soin de toi. Embrasse Daniel pour moi.

Clément raccroche, récupère les deux pièces de vingt centimes qui viennent de retomber dans l’appareil et sort de la cabine. En bas de chez lui, il croise la jeune fille de la semaine dernière, un petit tas de pièces à la main. Elle va certainement téléphoner. Décidément, elle est mignonne, Lise, se dit Clément.

—  Si tu as un peu de temps après ton coup de fil, monte prendre un café si tu veux.

Clément n’en revient pas lui-même ! Il ne se croyait pas capable d’un tel aplomb. Pourtant, c’est bien lui qui vient d’inviter Lise à monter chez lui.

La jeune fille se retourne, surprise. A peine rougissante.

— Oui, avec plaisir. Pourquoi pas ? C’est à quel étage ?

— Quatrième, en face de l’escalier.

— OK, à tout à l’heure.

C’est bien beau d’inviter, il faut assumer maintenant. Clément se précipite dans l’escalier. S’il veut faire un semblant de début de commencement de ménage, il n’y a pas une seconde à perdre.

 

– 06 –

 

Louis Armstrong et Ella Fitzgerald accueillent Lise lorsqu’elle pousse timidement la porte.

— Il y a quelqu’un ?

— Oui, oui, entre, j’arrive.

Lise franchit la porte d’entrée et la referme doucement. Son premier regard est pour une table de nuit repeinte surmontée d’un pot de chambre jaune et pour un porte manteau perroquet auquel sont accrochés un manteau d’hiver, un sweat et un blouson sans manches. SI le reste est dans le même style, ça risque d’être rigolo !

Clément apparait, souriant, un torchon à la main. Il a l’air un peu gêné, c’est sans doute pourquoi il a attrapé le torchon en sortant. Histoire de se donner une contenance et d’occuper ses mains dont il ne saurait pas quoi faire sinon.

— Bonsoir, je suis content que tu sois venue, dit-il, je m’appelle Clément.

— Et moi Lise. Merci de m’avoir invitée. Je ne m’y attendais pas.

Ni baiser, ni poignée de main. Lise a bien esquissé un mouvement en tendant maladroitement sa main, mais elle a vite arrêté son mouvement.

— Tu aimes le jazz ? demande Clément en tendant le bras vers son lecteur de CD sur lequel est posée verticalement la boite du disque montrant Louis et Ella hilares.

La musique est un bon moyen de commencer une conversation pour des gens qui ne se connaissent pas. Clément y a pensé en attendant Lise. Il ne voyait pas d’autre sujet pour accueillir tranquillement son invitée.

— Oui, mais je n’en écoute pas souvent. J’écoute plutôt de la pop ou de variété américaine. Mais le jazz, oui, pourquoi pas. En fait, je n’y connais pas grand-chose, honnêtement.

— Fais comme tu le sens, regarde les disques et choisis ce que tu veux si tu veux changer, lance Clément depuis la cuisine. Tu as mangé ? Tu veux un café ?

— Un thé, plutôt, si tu as, j’ai du mal à digérer le café le soir.

— Oui, sans problèmes, tu as trouvé pour la musique ? répond-il

— Pas encore, je regarde.

C’est drôle comme elle se sent à l’aise immédiatement dans cet appartement où elle entre pourtant pour la première fois. Quand elle est arrivée, la porte était entr’ouverte, elle a senti immédiatement une chaleur agréable et les premiers regards dans la pièce ont été plutôt positifs.

 

***********************

Benjamin :

Hé gars, donne des nouvelles. Il y a  longtemps que tu n’as pas écrit.

19:08

Clément :

Désolé, je suis pas dispo pour le moment. Je te dirai plus tard.

20:42

Benjamin :

OK, j’attends de tes nouvelles. A+

20:43

Clément.

A+

20:43

– 07 –

 

Lise jette un coup d’œil dans le petit appartement de Clément. Pas trop mal rangé pour un garçon seul, se surprend-elle à penser. Son regard vagabonde dans la pièce principale. Dans un coin près de la fenêtre, deux tréteaux surmontés d’une planche de contreplaqué font office de bureau. Une grosse lampe est fixée à la gauche de la planche avec une forte pince blanche. Pour les soirs de travail certainement. Différents dossiers à élastique de couleurs se trouvent en pile sur la gauche du meuble. Sur la table, une panoplie de crayons à papier, un flacon d’encre de chine, deux gommes, trois stylos à dessiner type Rotring, un énorme rapporteur et dans un pot de terre quelques règles, une équerre et, bizarrement, quelques bâtons d’encens qui dépassent. C’est à peine si Lise distingue les deux tasses à café vides et le verre pas vraiment net près de la planche à dessiner. Par terre, près de la chaise, un T en bois et une immense équerre. Lise n’en a jamais vu de telle avant.

La chaine HIFI se trouve dans une ancienne cheminée. Ampli, tuner, enceintes, lecteur CD, platine disque et platine cassette. Les disques sont soigneusement rangés à la verticale dans une caisse en bois, sous la petite table où sont posés les appareils électriques. Lise jette un coup d’œil aux tranches des 33 tours et des CD. Sur le dessus de la cheminée, deux tiroirs de cassettes. Mais une espèce d’ordre règne ici. Pas un disque hors de sa pochette, pas une cassette sortie de sa boite. Un homme soigneux visiblement.

— Tu veux du lait ou du citron ?

Lise fait un bond. Elle n’a pas entendu Clément arriver. Il a déposé sur le bureau deux tasses, une théière et une soucoupe contenant du sucre.

— J’ai pris du thé moi aussi, ajoute-t-il.

— Non merci, ni sucre, ni lait ni rien. Merci pour le thé.

— Alors, la musique ? demande Clément en passant la tête par la porte de la cuisine.

— Laisse ça pour le moment, c’est bien. Il a une voix impressionnante ce type ! J’aime bien. En fait, je n’ai pas souvent l’occasion d’écouter du jazz. Après, j’ai vu que tu avais des disques de Lennon, ça me plairait bien d’écouter Imagine par exemple.

Clément revient dans la salle, pourtant une assiette de Pailles d’or .

— OK. Tiens, viens, propose Clément en désignant le canapé qui fait face au bureau. Le vieux canapé en velours frappé vieil or de ses parents. Moche mais confortable. Mais moche. Clément a déposé une dizaine de coussins multicolores, histoire de cacher le plus possible le look un peu kitch du sofa.

— C’est sympa l’ancienne cheminée, dit Lise en s’asseyant.

— Oui, répond Clément. Ce sont des vieux apparts réhabilités loi de 48. Les cheminées sont bouchées évidemment. Il y en a aussi une dans ma chambre. Je l’ai transformée en bibliothèque.

— Chez moi, c’est plus neuf. Je crois que mon pâté de maison a entièrement été refait il y a à peine dix ans. J’ai un F2. Comme toi, je pense. Tu es en pleine période de révision, je suppose, comme moi. Moi, j’ai mes derniers partiels dans deux semaines, j’en ai un peu marre en ce moment. Tu fais quoi comme études ? J’ai vu du matériel de dessin près de ton bureau.

— Ah oui. Je suis en archi. En troisième année.

— Pas mal, reprend Lise en sifflant doucement. Elle est où l’école d’archi ?

— A Luminy. Ça fait un bout, mais c’est pas la mort non plus. Il y a un bus, mais j’aime pas trop. Je préfère y aller à vélo. Ça me fait une bonne demi-heure de trajet. Mais en fait, cette année, on a fait pas mal de stages un peu partout. Donc, le vélo, c’est pratique !

— Moi, je suis en licence d’anglais. Je devrais terminer cette année, répond Lise en prenant la tasse sur la table. Elle souffle sur le liquide brûlant.

— Tu veux être prof ? demande Clément en souriant.

Lise avale discrètement la gorgée de thé qu’elle a dans la bouche et reprend son souffle.

— Oh non. En même temps que la licence, je vais passer le concours pour l’école des interprètes. J’aimerais bien travailler en traduction. La traduction simultanée, j’adore ça.

— Ça va avec ton goût pour la musique américaine, ça ! plaisante Clément.

— Oh tu sais, bien souvent, c’est I love you Baby, Baby I love you. Pas besoin d’une licence pour ça. Lise éclate de rire.

 

 

– 08 –

 

La discussion va bon train. Clément expose ses goûts pour les voyages et l’architecture sud-américaine, Lise parle musique et photo. Clément explique les rudiments de cuisine qu’il a appris avec sa mère et son envie de continuer à cuisiner. Lise annonce qu’elle adore le whisky.

— Etonnant pour une fille, rigole Clément.

— Comment ça étonnant ? réplique Lise. Comment ça pour une fille ? Les alcools forts seraient-ils réservés aux hommes ? Pourquoi les femmes seraient-elles cantonnées aux vins cuits et autres Suze ou Ambassadeur ? J’aime le scotch et je le clame haut et fort ! insiste Lise.

— OK, ok, ne te fâche pas, rigole Clément. Moi, je ne connais pas, mais je ne demande qu’à apprendre !

— Oui, une autre fois, tu viendras chez moi et je te ferai boire le verre du débutant !

Clément repense à Lise la semaine précédente. En larmes en quittant la cabine téléphonique. Mais cela ne le regarde pas, ce n’est pas son problème. Et puis, même si elle est venue boire un thé, c’est quand même une étrangère pour lui. Ils ne se connaissent que depuis une heure à peine ! Mais elle est vraiment mignonne. Et puis sympa au premier abord. Ce serait cool de la revoir.

Lise repose sur le bureau sa tasse de thé.

— Bon Clément, c’était très gentil, mais j’ai encore une partie du Serpent à plumes à lire. Et une fiche de lecture à rédiger. Je voudrais bien m’en débarrasser le plus vite possible.

— Le Serpent à plumes ?

— Oui, c’est un bouquin de DH Lawrence. Ça parle du Mexique, ça devrait te plaire, toi qui aimes l’architecture sud-américaine !

— Pourquoi pas, répond Clément. Tu me le passeras… heu, en français, je préfèrerais !

— Allez, je file, et encore merci.

Et sans hésiter, Lise claque deux bises sur les joues de Clément.

— A la prochaine, répond le jeune homme. Et n’hésite pas à monter maintenant que tu connais le chemin.

— Ne me dis pas trop ça, tu pourrais en avoir vite marre, répond Lise en ouvrant la porte.

Au moment de sortir, elle s’arrête, fouille dans sa poche, en extrait deux pièces de vingt centimes et une dragée de Wrigley’s aux fruits et les lance dans le vide-poche de l’entrée.

— Tiens, dit-elle en riant, ma participation !

Et avant que Clément n’ait le temps de répliquer, elle sort, ferme la porte et dévale les escaliers.

***********************

Clément :

Complètement par hasard, j’ai fait connaissance avec une nana. Très sympa. Plutôt pas mal.

                                                      23 :46

Benjamin :

Vas-y, raconte, dis m’en plus.

                                                  23 :47

Clément :

Elle s’appelle Lise. Etudiante en anglais. Canon mon gars. Spécialiste en whisky parait-il.

                                     23 :50

Benjamin :

Et alors ?

                                                                                   23 :50

Clément :

Elle me plaît bien, je vais tenter d’aller plus loin avec elle.    23 :52

Benjamin :

Tu me diras.

                                                                             23 :52

Clément :

Je pars chez ma mère vendredi. Un petit coup de Normandie va me faire du  bien !

                                                                     23 :56

Benjamin :

Ah Ah, tu vas encore passer devant chez moi, ça me fait marrer à chaque fois !

                                                                             23 :57

– 09 –

 

Il est neuf heures. Début juin, le jour se lève de bonne heure. A travers les rideaux, Clément se rend compte que le grand soleil marseillais est déjà bien chaud. Toute la dernière partie du mois de mai et les premiers jours de juin ont été étouffants. Exams terminés, tout s’est plutôt bien passé.

Hier soir, une longue soirée à rire, à boire et à rire encore. Et à boire. Du whisky. Du pur malt, du Highland, du tourbé, du moins tourbé, du bon, du moins bon, du japonais, du qui attaque le palais, du qui a le goût en fond de bouche, du qui sent fort l’alcool, du qui n’est bon qu’avec du coca.

Lise avait sorti toute sa collection, y compris le Bourbon. Ça représente quand même une bonne vingtaine de bouteilles. Certains collectionnent les appareils photo, les poupées ou les boules à neige, Lise, c’est le whisky. Et ses ami(e)s le savent : quand ils veulent lui faire plaisir, pour un anniversaire par exemple, c’est une bouteille.

— Tu peux cracher si tu veux, une fois que tu as bien saisi le goût, lui avait pourtant conseillé Lise.

— Non, non, c’est bien, ne t’inquiète pas, avait-il répondu, sûr de lui. Je ne connaissais pas, mais j’ai perdu du temps. C’est vraiment une découverte.

Et les petits verres s’étaient accumulés, sous les conseils et les explications de la jeune fille.

— Sens-le. N’avale pas ça comme on bouffe un bonbon. Prends ton temps !

— Tout baigne, j’adore, j’adore…

 

 

 

– 10 –

 

Il se retourne dans le lit. Doucement. Pour ne pas réveiller Lise qui dort encore, pelotonnée comme un chat, enroulée dans le drap bleu ciel juste posé sur son dos. Si légèrement qu’il l’effleure à peine. Elle respire régulièrement, calmement. Elle semble dormir d’un sommeil encore profond. Clément et elle se sont couchés tard, passablement alcoolisés tous les deux. Trois fois. Trois fois ils ont fait l’amour, avec force et bonheur. Trois fois ils se sont prouvés qu’ils s’aimaient et que cette liaison encore jeune n’est pas une simple passade. Il y a trois semaines seulement que Clément a osé prendre Lise par la taille, un mercredi soir en rentrant de la cabine téléphonique. Elle s’était sentie d’un seul coup enlacée, enveloppée par un bras qui entourait ses reins. Elle aurait voulu réagir, dire quelque chose, mais l’effet de surprise avait curieusement noué ses cordes vocales. Et au lieu de se reculer, au lieu de s’offusquer, elle s’était immédiatement sentie bien, enroulée par ce bras. Comme si elle l’avait attendu. Comme si c’était logique, écrit, évident. Pourquoi refuser l’évidence lorsqu’elle se présente à vous ? Clément et Lise avaient marché dans la rue. Il avait retiré son bras et ils avaient marché côte à côte. En chemin, Lise s’était arrêtée devant une vitrine de chaussures, et à nouveau, elle avait senti la main de Clément dans son dos. La première fois n’avait donc pas été un hasard. Arrivé en bas de chez lui, après avoir plaisanté sur son vélo attaché par deux antivols, il lui avait tendu la main et ils étaient monté dans son appartement. Elle n’était repartie qu’au matin.

— Clément ? Clément ?

L’odeur du café semble avoir réveillé Lise. Elle se redresse dans le lit, cale les oreillers dans son dos et s’assied, le drap pudiquement remonté sur sa poitrine.

— Ouh, j’ai un peu mal au crâne ce matin, pas toi ? demande-t-elle alors que Clément pénètre dans la chambre, deux tasses de café à la main.

— Non, moi ça va. Visiblement j’encaisse mieux que toi ! Pourtant, c’est toi la pro à ce qu’il me semble !

— Oui, ben ça dépend des jours visiblement. Ce matin, j’ai l’armée rouge tout entière qui chante dans mon crâne.

— L’armée rouge ? Ah oui, ça doit être bruyant !!

Doucement, Lise pose les lèvres sur la tasse. Elle espère elle aussi que le café va lui faire du bien, et calmer un peu le vacarme intérieur.

— Il y a le marché du Prado ce matin, ça te dirait ? propose Clément.

— Le Prado, mais ça fait loin. Tu t’imagines ?

— Hé, une petite demi-heure. Tu as vingt ans ou pas ? Une bonne marche ne me fait pas peur à moi, mademoiselle Lise !

Et Clément, comme il le fait souvent, entonne la chanson de Bécaud :

— Oh !  Mad’moiselle Lise, m’avez toujours intimidé…

— Arrête avec cette chanson. Je ne la connaissais pas, maintenant, je l’ai en horreur, tellement tu me la rabâches !

— Une chanson qui porte ton nom, tu devrais être ravie, rigole Clément. On va danser ? On va danser !!!

— Stop, je ne t’écoute plus. Pour le marché, tu as raison. C’est une super idée. Allez, file sous la douche, je finis mon café. Je te rejoins après ! Et arrête de chanter ce vieux truc démodé !

— D’acc. Il y a des serviettes ? Je n’ai rien ici.

— Oui, dans le placard blanc sous le lavabo. Prends ce dont tu as besoin.

 

– 11 –

 

Appuyée le dos contre le mur, Lise regarde le plafond. Une vie qui bascule en peu de jours. Un coup de téléphone, une main sur ses reins et tout chahute. Elle a vite senti au fond d’elle, que Clément lui plaisait bien. Et c’est sans hésiter une seule seconde qu’elle s’est donnée à lui. Qu’ils ont ensemble, commencé une histoire qui ressemble fort à une histoire d’amour. L’avenir lui dira si elle a eu raison ou tort de prendre ce chemin. Un train qui passe, il s’arrête. On monte dedans, sans se poser de questions. Après, on peut descendre à une station ou à une autre. Ou on peut suivre la ligne jusqu’au bout. Jusqu’au terminus. La ligne peut être longue, mais paraître courte.

La porte de la chambre est restée entrouverte. Celle de la salle de bains aussi certainement. Et du fond de son lit, Lise entend Clément qui chante. Il a le cœur gai. Il chante. Tout le temps. Des vieilles chansons, des plus récentes. Parfois, elle se pose la question : comment peut-il avoir autant de paroles dans la tête ? Parce qu’il ne fredonne pas, non. Il chante, des dizaines, des centaines de chansons, en entier, du premier au dernier mot. Balavoine, Renaud, Souchon, France Gall évidemment, mais aussi les plus récents : Zazie, Lorie, Céline Dion, Garou et toutes les chansons de Notre Dame de Paris.

Et Claude François.

Etonnant non ? Là, en ce moment, dans la douche, il chante à pleine voix « le Jouet extraordinaire ». Il la connait entièrement. Du début à la fin. Et Lise a l’impression que cet homme qui adore le jazz et les vieux standards des années cinquante est également fan de Cloclo, ce chanteur mort depuis plus de vingt ans .

Une nouvelle chanson. Lise tend l’oreille. Ça parle de tours jumelles, de Kaboul, de bombes, de deux étrangers au bout du monde… Bizarre, elle ne la connait pas celle-là. Mais Lise n’est pas spécialiste des chansons comme Clément !

— Alors, tu viens oui ? Tu m’avais promis que tu me rejoindrais dans la douche… Je t’attends….

Se doucher avec un homme, sentir son corps intimement épousé et caressé sous la mousse et l’eau chaude qui coule, c’est une nouvelle volupté qu’elle ne connaissait pas. La chaleur de l’eau, l’odeur du gel douche et les mains de celui qu’elle aime. Trois sensations qui s’unissent pour un même plaisir !

— J’arrive !!

D’un mouvement brusque, Lise repousse le drap, se lève, et, nue, traverse l’appartement en direction de la salle de bains. La buée a déjà envahi la pièce. L’ambiance promet d’être chaude !

***********************

Clément :

Et voilà ! Elle s’appelle Lise et on a conclu hier soir !  14 :12

Benjamin :

Bravo. Depuis le temps que tu courais après ! C’était bien ?14 :14

Clément :

Indiscret ! Ça te regarde pas. Je t’en pose des questions moi ? Au fait, exams terminés, troisième année bouclée. J’attends les résultats pour la fin du mois.14 :15

Benjamin :

Je te laisse, Clotilde m’appelle. 14 :16

Clément :

Embrasse la pour moi. 14 :16

Benjamin.

J’y manquerai pas ! 1 :17

Clément :

Bye. 14 :17

Benjamin :

A+ 14 :17

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