Pourquoi pas – Chapitres 1 à 8
Chapitre 1 – Toujours le premier.
Il est 15 heures.
Je suis le premier, comme d’habitude.
C’est un peu normal, j’habite à deux pas. Deux cents mètres, deux rues à traverser et j‘y suis ! C’est l’avantage des petites villes, ça. Pas besoin de prendre le métro ou le bus. Au pire, je pars à vélo si j’ai une autre course à faire, mais la voiture, jamais. Au prix où est l’essence en plus !
Bon, je l’avoue, quand il pleut vraiment des cordes, Mylène me conduit et vient me chercher aux alentours de 18 heures. Mais il faut vraiment que ça tombe fort. « T’es pas en sucre, me disait mon père, la flotte ne te fera pas fondre ! » Les adages des anciens, ça reste dans la tête, même quand on devient soi-même un ancien.
Et puis, marcher, ça me fait du bien. Il faut vous dire que je marche avec une canne. Opération de la hanche gauche il y a cinq ans. À force de faire du sport et à cause de mon métier, elle était toute bousillée. Il paraît même que la seconde n’est pas en meilleur état, mais ça pourra attendre encore un peu. Chaque chose en son temps, autant faire durer les plaisirs.
Les toubibs m’avaient assuré que je pourrai rapidement courir comme un lapin et sauter comme un cabri. Mais Tintin ! Tu connais les médecins, ils te racontent des craques pour te filer le moral, mais la réalité est souvent moins rose ! Pas plus de lapin que de cabri à l’horizon. Je marche avec une belle canne que ma douce épouse a chinée pour moi dans une foire à tout. Pile ma taille. Une canne du début du siècle dernier avec un pommeau argenté en forme de tête de chien. Et elle l’a fait graver à mon nom, pour que personne ne me la pique ! On ne sait jamais. Il n’y a pas que les jeunes qui fauchent, il y a aussi des vieux sacrément vicieux qui volent pour le plaisir.
C’est normal, c’est normal ? Normal et pas normal à la fois. Lorsque je travaillais encore à l’usine, je remarquais que ce n’étaient pas ceux qui habitaient le plus près qui étaient les plus pointilleux sur les horaires, au contraire ! J’en ai connu qui étaient systématiquement en retard, et pas de cinq minutes ! Moi, je partais à sept heures et demie, je déposais Benjamin et Julien au collège ou au lycée, je dropais Mylène à son boulot, puis je prenais la route : une bonne vingtaine de bornes par des petites départementales. Je n’ai été en retard qu’une fois, le jour où le moteur de ma 504 a explosé ! J’avais une bonne raison ! Deux cent cinquante mille bornes au compteur, elle n’en pouvait plus la pauvre !
Quand je dis que je suis le premier, j’exagère un peu, parce que c’est Lydie qui arrive la première. C’est elle qui a la clé et qui installe tout avant notre arrivée.
Chapitre 2 – L’animatriste
Lydie, c’est l’animatrice de notre groupe.
La cinquantaine bien tassée, assez petite et plutôt boulotte, cheveux courts, gris, coiffés sans goût. C’est marrant comme les femmes se coupent les cheveux en prenant de l’âge. Elles finissent par toutes se ressembler. Comme des écoliers de CM1 le jour de la rentrée de septembre.
Pas de bijoux, pas de maquillage, pas de parfum qui nous permettrait de la reconnaître à cent pas. Ah non, elle ne pue pas, non. Elle ne sent rien. Ni bon, ni mauvais. Parfum et allure aussi triste que sa coiffure c’est vous dire ! On ne peut pas dire qu’elle respire la joie et le bonheur.
Mon copain René l’a surnommée l’animatriste. Et j’ose penser que ça lui va bien ! Il faut dire qu’elle n’a pas le sourire facile la Lydie. Je crois bien que je ne l’ai jamais entendue rire une seule fois ! Non, pas une fois ! Et pourtant, on en raconte des âneries en trois heures !
C’est marrant, il y a des gens, comme ça qui respirent la tristesse comme d’autres transpirent la bonne humeur. Tu as beau faire le guignol, raconter des conneries, te payer des fou-rires, ils ne se dérident pas.
Lydie, elle est comme ça.
Je ne sais pas, je ne connais rien de sa vie, mais ça n’a pas dû être rose tous les jours.
Peut-être a-t-elle eu une enfance difficile avec un père qui la malmenait et une mère sévère mais juste, comme dans les films qui attirent la larme.
Peut-être un mari pas commode qui lui mène la vie dure, peut-être des enfants difficiles à gérer.
Ou peut-être rien de tout ça.
Elle est comme ça épissétou, comme dit mon fils.
Elle s’habille triste, elle parle triste, elle pense triste, elle n’a jamais le mot pour rire, elle ne réagit pas à nos bêtises (pas toujours très fines), elle ne comprend pas les jeux de mots, les blagues à deux balles, les contrepèteries dont je suis le spécialiste.
Comme disait mon père, elle rigole quand elle se brûle. Ce qui est un peu dommage.
Nous, on aimerait bien qu’elle soit un peu plus dynamique, qu’elle nous booste un peu, qu’elle nous secoue les neurones, qu’elle nous fasse croire qu’on est encore vivants en un mot.
Parfois, on en a besoin !
Chapitre 3 – Club mémoire et belote
Nous, on est une bande d’une bonne vingtaine de retraités, moitié hommes moitié femmes à peu près et on vient ici deux fois par semaine, le mardi et le vendredi pour taper le carton, belote ou tarot, jouer au Scrabble, au Triomino, au Rummikub ou aux dominos.
Ou à n’importe quelle activité qui peut permettre de retarder un peu Alzheimer. On croise les doigts !
Des fois, on ne fait rien, on discute de choses et d’autres dans le coin salon, on parle de l’actualité, de notre jeunesse, de nos parents, de nos enfants, de nos petits-enfants, certains de leurs arrière-petits-enfants (pas moi, je n’en suis pas encore là…), de notre santé et de nos petits bobos, bref de tout ce qui fait notre vie.
Le plus souvent quand même, on parle de nos souvenirs. On a la nostalgie facile. C’était mieux avant, forcément. Même si au fond de nous, on pense le contraire. On était plus jeunes, c’est vrai, mais tout n’était pas mieux ! Le cerveau humain a la faculté de conserver le bien et de mettre de côté ce qui ne l’était pas.
Je ne peux pas dire qu’on refait le monde, parce que pour la plupart d’entre nous, c’est un peu tard, on en a plus derrière nous que devant, mais bon, on cause avenir quand même. Parfois. Pas souvent.
Mylène, elle, elle ne veut pas venir, elle dit que c’est un truc de vieux et qu’elle ne se sent pas concernée. Elle préfère aller voir ses copines directement. Elles se font des thés, une fois chez l’une, une fois chez l’autre, et papotent de choses et d’autres en croquant des petits gâteaux et du chocolat. En gros, elles font pareil que nous, mais sans passer par un club !
Pierrot essaie régulièrement de lancer la conversation sur la politique, mais ça tourne toujours mal. Pierrot, c’est un ancien sidérurgiste qui a cotisé quarante ans à la CGT, alors, il n’est pas toujours souple dans ses discussions. Et quand il se met à causer de sujets un peu polémiques avec Éric Cordier qui est un ancien banquier, ça fait des bulles ! Et des grosses !
Alors notre grand jeu, quand on a fini de discuter, c’est d’essayer de faire rire Lydie. Beaucoup s’y sont cassé les dents. Moi le premier ! Pourtant je vous jure que j’ai déployé des tonnes d’imagination pour espérer un sourire, ou au moins un rictus, mais rien à faire. Pire qu’une porte de prison, je vous dis.
Mais je n’abandonnerai jamais. Un jour j’y arriverai, aussi vrai que je m’appelle Nono !
— Bon alors, Nono, tu fais quoi ? Tu viens ou t’es forfait pour celle-là et on cherche un quatrième ?
Mince, je n’avais pas vu que mes trois confrères-et-sœurs de belote étaient arrivés. Et installés. Pierrot, René et Pascale. Oui oui, Pascale avec un e ! Il y a des femmes qui jouent à la belote.
— J’arrive, j’arrive, bats les cartes le temps que je fasse la route !
Chapitre 4 – Nono c’est moi
Nono c’est moi, vous l’avez deviné.
Non, je ne m’appelle pas Bruno, ni Norbert ni Noël !
Je m’appelle Daniel. Daniel Fromont et j’aurai soixante-quinze ans dans deux mois.
Je suis l’heureux mari de Mylène depuis 1975. Cinquante ans pile poil depuis début janvier On a décidé d’organiser une grande fête pour fêter ça, mais à l’été quand il fera beau. Une grande fiesta avec la famille et les amis, dans le jardin. On louera un barnum, des tables et des chaises et on fera la riboule pendant deux jours ! En attendant, on l’a déjà fêté tous les deux. J’ai emmené Mylène à Paris. Elle voulait voir le Louvre, le château de Versailles et aller à l’Opéra. Garnier hein, pas Bastille, « quelle horreur ce truc en béton », dit-elle. Et puis on a mangé au «Grand Restaurant», chez Jean-François Piège qu’elle avait vu à Top Chef et on a dormi dans un hôtel cinq étoiles. C’est pas tous les jours qu’on fête cinquante années de bonheur. Et on a dit qu’on resignerait volontiers pour cinquante années supplémentaires. On verra bien ce que l’avenir nous en dira. Mais cinquante ans, c’est peut-être un peu présomptueux !
Ensemble, nous avons eu deux garçons qui sont maintenant mariés et visiblement heureux en ménage.
D’abord Julien qui a épousé Zoé. Ils ont un petit garçon qui s’appelle Léo. Un vrai bonheur ce petit gars. Un peu tornade de temps en temps, mais tellement mignon qu’on lui pardonne ses excès. Et puis, on est grands-parents, alors on reste à la place qui est la nôtre. On profite, on n’élève pas. On a fait notre part. Chacun son rôle !
Notre deuxième fils s’appelle Benjamin et il est inspecteur. IEN, Inspecteur de l’éducation nationale, c’est comme ça qu’on dit maintenant. Il habite à une vingtaine de kilomètres de chez nous, en bord de mer. Mais avec la voie express, c’est vite fait. Une vingtaine de minutes de route, pas plus ! Il est marié à Clotilde, mon adorable belle-fille. Elle attend un heureux événement pour la fin de l’année, et ça n’a pas été sans mal.
Mais tout ça n’explique pas pourquoi on m’appelle Nono.
C’est mon meilleur copain qui a trouvé ça et depuis, ça ne me quitte pas.
J’adore porter des pulls marins rayés bleu et blanc et lui aime Eddy Mitchell et le cinéma. Et dans « Coup de torchon » de Bertrand Tavernier sorti en 1981, Eddy Mitchell joue le rôle d’un abruti dénommé Nono et qui porte du début à la fin du film un pull marin comme le mien.
Du coup, il m’a surnommé Nono.
Pour son pull je suppose, pas pour son caractère d’abruti !
Tiens, il faudra que je lui demande !
Chapitre 5 – Chute libre
— Nono, réveille-toi, il y a André Ribeau qui t’appelle.
Comme si je dormais !
Non, après manger, je me mets dans mon fauteuil pour digérer un peu, pour que ça passe. Mon père faisait pareil, je m’en souviens. Et mon grand-père aussi. Je ferme les yeux et je pense à ce que j’ai fait le matin et à ce que j’ai à faire l’après-midi. Mais je ne dors pas, ça, c’est sûr ! Parfois je somnole, c’est vrai, mais rarement !
Mylène est devant moi, la main sur le micro du téléphone pour masquer notre conversation.
— André Ribeau ?
— Oui, André, le mari de Lydie.
— Ah oui. Qu’est-ce qu’il veut à cette heure-ci ?
— Ben je sais pas moi, il va te le dire, tiens, je te le passe.
Mylène me passe le combiné. J’ai la bouche un peu pâteuse. Comme quand je me réveille. Mais comme je n’ai pas dormi, c’est sûrement pour autre chose !
— Oui, allô, Daniel Fromont à l’appareil.
— Monsieur Fromont ? Bonjour, c’est André Ribeau, le mari de Lydie qui s’occupe de vous au club des Crins-Blancs.
— Oui, bonjour Monsieur.
— Voilà, je vous appelle pour vous dire que Lydie ne viendra pas aujourd’hui. Elle a un empêchement.
— Ah bon, rien de grave j’espère ?
— Oui et non, on verra. Elle est tombée dans l’escalier cette nuit. Je l’ai retrouvée en bas complètement sonnée. Elle a dû être un peu somnambule.
— Mince, rien de cassé ?
— Si, justement, elle s’est cassé le bras gauche, l’humérus et elle s’est démis l’épaule droite.
— Ben ça alors.
— Oui, elle a des bleus un peu partout et elle est plâtrée jusqu’à l’épaule.
— La pauvre, je peux faire quelque chose pour vous ? Donnez-lui le bonjour de ma part en tout cas
— Oui, et justement, comme elle est arrêtée, elle m’a demandé si je pouvais vous confier la clé du club. Parce qu’elle ne va pas revenir avant un moment.
— Bien sûr, vous voulez passer chez moi ?
— Non, retrouvons-nous au club plutôt. Un peu avant quinze heures, ça vous conviendrait ?
— Pas de soucis, je serai là. Savez-vous si quelqu’un va la remplacer ?
— Elle a déjà contacté la mairie qui va faire le nécessaire. Normalement, la semaine prochaine, il y aura quelqu’un. Peut-être pas mardi, mais sûrement vendredi.
— D’accord, la mairie fera au mieux je suppose. Eh bien à tout à l’heure.
— À tout à l’heure Au revoir.
Je raccroche. Mylène m’interroge du regard.
— C’est Lydie, elle s’est cassé la figure dans l’escalier.
— La pauvre !
— Ça va peut-être la faire sourire ! Un choc, ça vous change un homme souvent ! Ou une femme !
— Nono, tu n’es pas charitable !
— Je sais !
Chapitre 6 – En attendant la nouvelle
Mais ça ne s’est pas passé aussi bien que le pensait André. Il a fallu attendre plus d’un mois, le temps que le poste soit pourvu : recherche, entretiens, histoire de trouver quelqu’un de confiance et qui ne videra pas la caisse par exemple, même si le budget est serré.
Les quatre dernières semaines, il a donc fallu qu’on se débrouille tout seuls.
En autonomie si j’ose dire.
Et c’est là qu’on s’est rendu compte qu’une animatrice, même triste, c’était bien utile.
Pour organiser les après-midis, tout installer avant qu’on arrive, tout ranger une fois que tout le monde fiche le camp à toute allure parce que c’est bientôt l’heure de la soupe.
Comme des gamins, au moment de ranger, la fourmilière se vide et chacun file, presque sans se dire au revoir. Il y a bien quelques dames qui restent parfois donner un coup de main à Lydie, mais c’est quand même elle qui faisait le plus gros !
Alors depuis qu’elle n’est plus là, il faut que j’arrive vingt bonnes minutes avant tout le monde, que je mette les tables en place, que je sorte les jeux des armoires, que je prépare le café, la bouilloire pour le thé, les assiettes et les petites cuillers.
Parce qu’à 17 heures, il y a le goûter ! C’est que c’est important le goûter ! On ne rigole pas avec ça !
Mais ce matin, j’ai reçu un appel de la secrétaire de mairie pour me prévenir que quelqu’un allait se présenter ce soir à 18h15. Impossible pour elle de venir en début d’après-midi, du moins pour aujourd’hui. Et je ne sais pas pourquoi, mais je me suis senti investi du pouvoir de recevoir notre nouvelle animatrice personnellement. Alors je n’en ai pas parlé aux autres. Nous avons passé notre après-midi normalement, Pascale et moi avons mis la pâtée à Pierrot et René, nous avons mangé nos petits gâteaux comme d’habitude, et, vers 17h45, j’ai commencé à ramasser, à ranger, histoire d’être prêt au cas où cette personne arriverait un tant soit peu en avance.
À 18h10, tout était remis en état et Pascale était montée dans la voiture de son mari. C’était la dernière de la troupe, elle m’avait donné un coup de main pour finir la vaisselle.
À 18h15, j’étais donc prêt à recevoir notre nouvelle animatrice, en espérant qu’elle saurait sourire, elle !
Chapitre 7 – Emma sourit
J’ai poireauté quelques minutes, mais vraiment peu, et la porte s’est ouverte. Moi, je faisais semblant de ranger des trucs, histoire de me donner une contenance et ne pas faire le vieux con qui attend en regardant sa montre.
Madame Rossignol, l’adjointe au Maire chargée de la culture et du CCAS est entrée de son habituel pas dynamique et décidé. Elle était suivie d’une dame d’une petite quarantaine d’années visiblement, un peu intimidée et qui marchait beaucoup plus timidement.
— Monsieur Fromont, bonjour, me dit Madame Rossignol, aussi dynamique dans son phrasé que dans sa démarche.
— Bonjour, ou plutôt bonsoir !
Punaise, quelle imagination ! Mais où est-ce que je vais chercher un tel humour ?
— Bonsoir, si vous préférez. Voilà, je vous présente Emma Alexandre qui sera la nouvelle animatrice du club des Crins-Blancs. Madame Alexandre, voici Monsieur Fromont, dont je vous ai déjà parlé.
Deux hochements de têtes pour se saluer, un de chaque côté, mais c’est moi qui fais le premier pas pour briser la glace. J’ai horreur de ce genre de présentation un peu guindée. Je fais un pas en avant et je tends la main.
— Enchanté Madame Alexandre, appelez-moi Nono, comme tout le monde. Ici personne ne me connaît sous mon nom, et encore moins sous mon prénom. C’est Nono tout court !
Madame Alexandre sourit et attrape la main que je lui tends. Une poignée de main ferme, comme je les aime. Un bon point.
— Alors, bonjour Nono tout court, répond-elle en souriant. Moi, c’est Emma tout court, laissez tomber le Alexandre, et encore plus le Madame !
Elle a souri.
Bon sang, il n’y a pas deux minutes qu’elle est entrée dans la pièce et elle a déjà souri. Ah, je pense que ça va nous changer de Lydie l‘animatriste.
— Bienvenue dans notre commune et dans le club des Crins-Blancs. J’espère que vous allez vous plaire avec nous.
Je la vois qui jette un coup d’œil circulaire autour d’elle. Je pense qu’elle est déjà venue avec Madame Rossignol ou avec la secrétaire de mairie, mais je la sens qui prend un peu le pouls de la pièce. C’est du sérieux maintenant. Elle se rend compte que c’est ici qu’elle va passer six ou sept heures par semaine. Elle doit imaginer ce que va donner ce grand salon avec vingt gamins et gamines de soixante à quatre-vingt-sept ans ! Ah oui, ça va changer du calme de ce soir.
—Je suis heureuse de faire votre connaissance, Nono, Madame Rossignol m’a beaucoup parlé de vous. Il paraît que vous êtes le pilier de la bande, si j’ose dire !
— Le pilier, c’est beaucoup dire, mais c’est vrai que je suis un ancien et que j’aime bien donner mon avis. Peut-être un peu trop parfois.
— Parfait, j’aime bien les gens dynamiques.
Et elle sourit.
Encore.
— Tenez, lui dis-je en lui tendant le trousseau qui déforme ma poche depuis un mois. Voici les clés de la salle. Cela fait de vous officiellement la patronne des Crins-Blancs.
— Merci, je l’accepte bien volontiers. Vous me faites faire le tour du propriétaire ?
— Avec plaisir.
— Eh bien je vais y aller, intervient Madame Rossignol, je vois que le courant passe bien entre vous et je vais vous laisser faire plus ample connaissance.
Nous la saluons cordialement puis Emma se tourne vers moi.
— Bon, Nono, dit-elle. Ce tour du propriétaire ?
— On y va, on y va.
Et elle sourit !
Encore une fois !
Chapitre 8 – La nouvelle patronne
Alors, que je vous fasse le topo. Emma, comme je l’ai déjà dit, doit avoir une petite quarantaine. Assez grande, élancée, visiblement sportive, elle est plutôt agréable à regarder. Elle a des cheveux mi-longs, certainement jusqu’aux épaules environ, mais elle les porte en queue de cheval haute, ce qui fait que je ne peux pas juger vraiment de leur longueur exacte. Ce style de coiffure dégage le visage et semble l’éclairer.
Et elle sent bon. Aucune idée de la marque du parfum, je ne suis pas assez spécialiste, mais son passage laisse dans l’air une odeur que je connais et que j’aime bien.
Ça laisse Lydie loin derrière si on veut faire la comparaison, et on ne peut pas s’empêcher de la faire. Emma est aussi souriante que Lydie est triste, aussi agréable que Lydie est terne, aussi odorante que Lydie est fade !
Je sens qu’il va y avoir quelques papis qui vont revenir. Ceux qui se trouvaient des excuses pour sécher le club vont sûrement brutalement retrouver une nouvelle motivation pour venir taper le carton. On est homme ou on ne l’est pas, même à soixante-dix ans passés. Il n’y a pas de mal à regarder un beau paysage !
En vingt bonnes minutes, nous faisons le tour du local. Je lui montre les placards à jeux, les placards à vaisselle, les placards à bouffe avec les réserves et ce que les gens aiment bien. C’était Lydie qui faisait les courses, s’occupait des boissons, des petits gâteaux ou des cakes, de quoi faire la vaisselle aussi. Je lui montre les tables et de chaises, je lui explique comment tout est installé, les différents petits coins que chacun aime : ici la belote, là le scrabble ou les petits chevaux, ici la table où on pose les livres qu’on veut partager, là l’endroit où on pose les plateaux.
En quelques mots, on fait aussi un petit tour de la joyeuse bande qui forme les Crins-Blancs, évidemment, je ne parle pas de tout le monde, et puis je suis surtout positif pour que Emma appréhende ses futurs nouveaux amis avec bienveillance. Les mauvais côtés de chacun, elle les découvrira bien toute seule !
« Allez, Nono, il est l’heure. Il faut que je rentre chez moi nourrir ma petite famille et leur expliquer tout ce qu’ils vont vouloir savoir. Je suis sûre qu’ils m’attendent et qu’ils auront plein de questions à me poser.
— Sans vouloir paraître indiscret, c’est qui votre petite famille ?
— Un mari et deux enfants. Et j’habite de l’autre côté de Caen, ça me fait une bonne demi-heure pour rentrer ! Sans compter les bouchons sur le périph qui n’en finit pas d’être en travaux.
— Alors, je vous laisse partir, on aura l’occasion de discuter plus longuement dans les semaines qui vont venir, je crois.
— Mais oui, Nono, sans aucun doute. Allez, je vous laisse passer le premier, parce que c’est moi qui ferme ce soir.
— Eh oui, c’est vous la patronne maintenant !
— Oh, patronne, c’est un bien grand mot. Disons votre responsable si vous préférez.
Je la précède donc pour sortir mais je lui tiens la porte. On est galant ou on ne l’est pas. Je m’efface ensuite pour qu’elle puisse donner deux tours de clé.
— Bon week-end Nono, heureuse d’avoir passé ce bon moment avec vous, et merci pour la petite visite.
— Pas de quoi Emma. Bonne fin de semaine aussi et bon début de semaine prochaine. À mardi 15 heures !
— À mardi.
Et voilà. Une page Lydie se ferme, un chapitre Emma commence. Et je pense qu’il sera plus agréable à suivre.
Vivement mardi !
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