Le couloir des pendus
Pas très gaie ma production de cette semaine. Pourtant, je vais bien, je vous assure.
Petite nouveauté cette semaine, petite difficulté supplémentaire, c’est ma mère, à qui j’envoie la photo chaque semaine, qui m’a proposé le titre. Un peu par défi, je lui ai dit: D’accord, ce sera « le couloir des Pendus ».
Alors, le voilà. Vous l’avez deviné, c’est l’atelier du lundi de Bricabook. C’est même le numéro 278, excusez du peu !!
Lisez les autres textes, si le coeur vous en dit !!!
Bonne lecture et à lundi prochain !!

La journée s’achève. Je remonte la piste qui me conduira à l’entrée du village. Le ciel descend au fur et à mesure que je me rapproche du sommet. Les ombres s’allongent, la brume apparait petit à petit. Le froid me saisit. C’est comme ça la montagne. Ça vous gagne, mais il faut la connaître, parfois l’affronter.
Je suis essoufflé par cet effort violent auquel mon corps n’est pas habitué. J’ai mal aux jambes. Je n’ai plus de jus. Obligé de m’arrêter pour me reprendre avant d’attaquer les trois derniers virages puis la longue ligne droite du départ qui permet de prendre de la vitesse, de prendre de la glisse. J’imagine les bobs descendant à toute allure. Depuis le bas, instinctivement, je marche sur le bord, pour me mettre à l’abri au cas où…
Quelques minutes de repos avant de repartir. Je m’allonge sur le muret, dos contre la pierre, les yeux dans le ciel. Tout là-haut, les oiseaux tournent et dansent. Eux aussi sentent le soir arriver. Ils se rapprochent du sol, s’aventurent moins haut que dans l’après-midi Volent silencieusement. En tournant, comme cherchant une proie.
Je ferme les yeux, j’installe le silence en moi. Le repos arrive, je ne dois pas m’endormir, juste délasser mon dos et reposer mes jambes. Je suis bien. Juste bien.
Un quart d’heure environ. Je n’ai pas la notion du temps.
Il va me falloir repartir. Tout doucement je desserre les cils et ouvre les yeux, lentement, comme à regret. Au-dessus de moi, ces lourds poteaux s’imposent à mon regard. Ces potences de béton colorées, placées là, l’une derrière l’autre dans la montagne, comme autant de gibets bariolés. Au-dessus des poteaux, tournent toujours les oiseaux.
Immédiatement son nom s’impose à moi. Il est là, je sens sa présence, ses mots remontent à ma mémoire. François Villon. Ses pendus oscillant sous le vent, offerts à la pluie, à la neige, à la risée des passants ou à leur pitié, aux éléments, aux oiseaux, aux insectes.
Les mots me reviennent à l’esprit. D’abord l’appel de fin de strophe : « Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre ». Puis quelques, mots, puis un vers, puis un enchainement. Et d’un coup, l’ensemble se reconstruit.
« La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis.
Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d’oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre ! » (1)
Je répète trois fois en moi cette strophe que cette vue m’impose, puis je me redresse, me lève. Il me faut reprendre la marche pour atteindre le sommet, le départ. Remonter la piste comme on remonte le temps. Revenir à la réalité, au présent. Ne plus voir en ces potences que des poteaux qui soutenaient un toit. Un bête toit. Pour se mettre à l’abri. De la pluie, de la neige, du vent, des oiseaux. Protection plutôt qu’exposition.
Je regarde vers le haut, le jour a encore baissé. Je reprends ma marche dans ce sombre couloir de béton. Le couloir des pendus.
(1) La ballade des pendus, par François Villon. Texte intégral.
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