amor-Fati,  Au fil des jours

Du beurre.

— Je me souviens, quand j’étais petite, nous allions une fois par mois manger des crêpes à la crêperie de Lanvollon.

— Chez Yvonne Personnick, là ou nous allions avec papa ?

Tout le monde connaissait d’avance sa réponse.

— Non, non. C’était bien avant, ce que je vous dis, c’était pendant la guerre.

Ça y est, elle était repartie dans ses souvenirs d’enfance, lorsque ses parents, habitant Paris, l’avaient mise à l’abri en Bretagne chez une de ses tantes. Sa marraine aussi. Les allemands étaient aussi à la campagne, mais au moins, elle pouvait à peu près manger à sa faim, alors qu’à la capitale, c’était plus difficile.

Ses yeux brillaient, on sentait tous qu’elle avait besoin de raconter pour la cent-unième fois son histoire.

Elle n’était plus à Bordeaux en 2025. Non, elle était à Pludual en 1941.

— Avec Tantine, reprit-elle, on partait à pieds de Pludual vers onze heures. On marchait sur la route avec nos Boutou Coat (sabots de bois). Il y avait moins de voitures que maintenant. On avait le cœur gai, on savait qu’on allait bien manger.

Elle s’interrompit un instant pour reprendre son souffle.

— Tantine apportait son porte-monnaie évidemment, pour payer les galettes, et surtout, elle avait un grand panier. Et savez-vous ce qu’elle avait dans son panier ?

Evidemment, nous savions tous ce qu’il y avait dans son panier !

— Non ! Dis-nous.

Elle s’arrêta, histoire de mettre un peu de suspens dans son propos.

— Du beurre. Elle apportait sa motte de beurre.

— Du beurre ? jouions-nous les étonnés.

— Oui, du beurre. Elle faisait les galettes de blé noir, mais chaque client devait apporter son propre beurre. Salé évidemment ! Comme on apportait sa bûche de bois pour le poêle de l’école, on apportait sa motte de beurre pour les galettes.

— Et vous mangiez beaucoup ?

— Oh oui ! J’en mangeais facilement huit ou dix ! Et elles étaient immenses. La galettoire était très grande. On en avait pour notre argent.

— Et tu prenais des jambon-fromage, ou jambon-œuf-tomate ou saucisse-oignon ?

On aimait la taquiner, connaissant pertinemment la réponse qu’elle allait donner.

— Ah surement pas !

— Alors qu’est-ce qu’il y avait dans vos galettes.

Ses yeux brillaient.

— Du beurre ! Uniquement du beurre.

Un instant de silence, puis :

— Le retour à Poul Ranet était plus long que l’aller, vous pouvez me croire !


Voilà une histoire que ma maman aime  à nous raconter. Régulièrement.

Et elle vit encore en elle cette histoire.

Lorsque de temps en temps, mes sœurs ou moi faisons un repas de galettes avec elle ou lorsque nous allons dans une crêperie, si on lui demande :

—A quoi tu la veux ta galette ?

Sa réponse est toujours la même :

— Avec du beurre. Beaucoup de beurre. Mais que du beurre, rien d’autre !

Et à 96 ans, même si elle perd un peu le fil de la vie de temps en temps, elle a toujours un œil dans son frigo pour vérifier qu’elle a bien une demi-livre de beurre dans son beurrier.

Et une autre d’avance !

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One Comment

  • Nath

    Quelle jolie histoire, simple mais tellement belle
    J’aime beaucoup quand les anciens racontent leur vie d’avant. J’avais une grande-tante, qui nous a quitté à l’âge de 107 ans, qui était intarissable et quand elle commençait une histoire, tout le monde l’écoutait avec beaucoup de plaisir
    Mes parents, eux, ce sont des réserves de beurre d’au moins 4 ou 5 plaquettes ! J’en ai même vu 7 quand on débarque pour les vacances
    Quand on était enfant, et qu’on allait en Bretagne, au petit déjeuner, c’était une grande tartine de pain noir avec une couche de beurre d’au 3-4 millimètres ! Je le fais encore d’ailleurs

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